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  • Haïti et l’État prédateur : les dessous de plus de 300 partis politiques

    Image réalisée avec l’IA Aujourd’hui, Haïti se trouve à un moment paradoxalement crucial, non seulement en raison de la possibilité, enfin, d’organiser des élections dans un État qui se proclame démocratique, mais dont le pouvoir est , depuis une décennie, est exercé par des autorités illégitimes, n’ayant pas accédé au pouvoir par la voie électorale, mais aussi en raison de la profonde crise institutionnelle, sécuritaire, sociale et politique que traverse le pays. Le 26 mars dernier, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a homologué la liste de 282 partis politiques approuvés sur un total de 320 inscrits. En tenant compte de ce nombre, le pays compte actuellement environ 300 partis politiques habilités à participer aux prochaines élections. Si le multipartisme est souvent considéré comme un signe de vitalité démocratique, sa prolifération excessive, comme c’est le cas en Haïti, révèle précisément l’échec du système démocratique lui-même. Cependant, ce texte ne se propose pas d’examiner directement cette crise, mais plutôt de présenter une réflexion sur l’État haïtien. Je crois que comprendre cette institution peut nous aider à déchiffrer non seulement la prolifération démesurée des partis politiques, dont beaucoup se ressemblent par l’absence d’idéologie, de projet politique ou d’idéal, mais aussi les impasses que cette fragmentation révèle quant au fonctionnement même de l’État. Michel-Rolph Trouillot conçoit l’État haïtien comme un État qui se construit et agit contre la nation haïtienne. C’est-à-dire, un véritable État contre la nation. C’est une idée que je partage pleinement. Au-delà de cet accord, je soutiens que tout État qui, au lieu de servir sa propre nation, se retourne contre elle en mettant ses institutions aux intérêts de particuliers, est, par définition, un État prédateur. Depuis sa formation, l’État haïtien s’est comporté de cette manière. Les États prédateurs, selon Peter Evans, sont ceux qui ne manifestent plus de respect envers leurs sociétés qu’un prédateur envers sa proie. Comme des prédateurs, ces États consomment le surplus qu’ils extraient des ressources du pays, incitant les acteurs privés à migrer des activités productives vers des activités improductives. Ils échouent à offrir des biens collectifs tels que l’éducation, la santé, la sécurité ou la protection sociale… Dans le cas haïtien, il est difficile de trouver un gouvernement dont les membres ne se soient pas approprié, à des fins d’enrichissement illicite, les ressources du pays. Dans ce pays, les scandales successifs de népotisme, de corruption, de trafic d'influence etc... laissent comprendre que l’État fonctionne comme une extension des familles de la majorité des politiciens. Les postes et les fonctions sont distribués sur la base de liens personnels ou familiaux, et souvent vendus au plus offrant. Les fonctions publiques et les décisions administratives sont traitées comme des marchandises. Les droits ne sont garantis qu’en échange de paiement  ou de pots-de-vin; les services publics se transforment alors en occasions d’extorsion. Juges, policiers et fonctionnaires exigent des pots-de-vin pour accomplir leurs tâches. Dans ce pays, on dirait que tout se vend, tout s’achète. Dans ce contexte, détenir une fraction du pouvoir public est devenu un véritable instrument de marchandage, facilement convertible en moyen d’enrichissement personnel illicite. Lorsqu’on comprend cette dynamique, il devient possible de saisir pourquoi, dans un pays d’environ 11 millions d’habitants, selon l’Office national d'identification (ONI), comptant approximativement 6,3 millions d’électeurs, d’après le Conseil Électoral Provisoire, on recense près de 320 partis politiques officiellement enregistrés. L’État ne se contente pas de désorienter le pays ; il impose également sa propre logique et contamine le mode de fonctionnement des autres institutions, publiques comme privées. Lorsqu’il agit en prédateur, répandant sa voracité, les institutions reproduisent ses vices de prédation. La plupart d’entre elles, y compris celles qui prétendent être les plus nobles, finissent par subordonner leurs objectifs à la logique du profit, avant même de considérer le bien-être collectif. Écoles, universités, hôpitaux, transports “publics”, pharmacies, églises, centres communautaires se transforment ainsi en rouages d’un système qui dévore ce qu’il devrait protéger. Ces institutions, au lieu de servir la société, deviennent des instruments de prédation, reproduisant la même logique marchande effrénée qui ronge les fondements collectifs, détruit les infrastructures et désarticule les liens de solidarité. En promouvant la compétition et l’individualisme extrêmes, ces institutions finissent par déformer les subjectivités, transformant de nombreux individus en monstres mus par la voracité et l’indifférence, et d’autres en morts-vivants, privés même des droits les plus élémentaires, tels que ceux de vivre, respirer, se nourrir dignement et dormir en paix. La prédation exercée par l’État et par les groupes criminels instaure une symbiose perverse qui viole systématiquement les droits de la population. Cette logique soutient également l’action de groupes criminels qui enlèvent, violentent et extorquent jusqu’aux dernières ressources des familles des victimes. Pour beaucoup d’individus, posséder une arme à feu dans le pays est devenu synonyme de pouvoir économique, un outil pour accumuler de l’argent et exercer une domination. Ce phénomène est étroitement lié aux mécanismes d’ascension politique, durant les périodes électorales, il est courant que des candidats distribuent des armes dans les quartiers périphériques afin de s’assurer un soutien, mais ils se préoccupent rarement de récupérer ces armes après le scrutin. Ces armes se transforment en instruments de prédation individualisée, utilisées pour instaurer la terreur et soumettre la population. Issue de cette logique prédatrice, l’insécurité généralisée et institutionnalisée empêche depuis longtemps toute activité visant à garantir un minimum de bien-être dans le pays. Depuis les gouvernements du PHTK, initiés par l’ancien président Joseph Michel Martelly, en passant par l’ex‑président assassiné Jovenel Moïse, le premier ministre Ariel Henry et, actuellement, Alix Didier Fils‑Aimé, l’État haïtien a cessé d’offrir les prérequis fondamentaux nécessaires au fonctionnement de la nation. Les prochaines élections, en Haïti, représenteront difficilement une véritable rupture avec le système prédateur qui structure l’État. Dans un pays où les armes et l’argent se sont constitués comme les principaux médiateurs du succès électoral, le processus politique tend à reproduire les mêmes logiques de domination et de corruption qui soutiennent le pouvoir. La formation de groupes criminels, souvent encouragée par des partis politiques, révèle la fusion entre violence et politique comme stratégie de maintien du contrôle. Ainsi, loin d’annoncer un renouveau démocratique, les élections ne font que réaffirmer le dilemme central de la réalité socio-politique d’Haïti : la persistance d’un État qui, au lieu d’être au service de la nation, se comporte comme un prédateur, percevant la nation comme une proie à dévorer. Le destin de la Première République noire à l’ère moderne demeure entouré d’incertitudes. Le grand défi consiste à faire comprendre aux politiciens haïtiens que cette République ne leur appartient pas exclusivement, comme l’avaient déjà averti Baron de Vastey, Anténor Firmin et Hannibal Price, mais qu’elle est avant tout une œuvre collective du peuple noir, expression vivante de sa lutte, de sa résistance et de son aspiration à la liberté. Frantz Rousseau Déus Docteur en Sociologie

  • Au gré des gouvernants inadvertants : en hommage à la mémoire du président Jovenel Moïse

    En Haïti, au cours des dernières années, nous observons une succession de catastrophes annoncées, de faillites planifiées, de défaites préméditées, d’excuses inexcusables et de morts évitables ... Ces mots ne suggèrent-ils pas d'emblée que la course à l’abîme dans laquelle le pays est plongé résulte de choix politiques prémédités, calculés et concertés? En hommage à la mémoire du président défunt Jovenel Moïse et au gré des gouvernants et gouvernantes - actuel.elle.s et futur.e.s, et face à la nécessité de rafraîchir la mémoire collective, j’approfondirai ici, en quelques lignes, la portée profonde de ces mots. Élu 58e président de la République d’Haïti, en 2016, avec une très faible participation électorale, Jovenel Moïse a été lâchement assassiné dans sa résidence privée le 07 juillet 2021, sans qu’aucune résistance ait été opposée par les agents de sécurité pourtant chargés de le protéger. Ce 7 juillet 2026 marque ainsi le cinquième anniversaire de son assassinat - un sinistre quinquennat durant lequel le pays a basculé dans un vide absolu : sans président et sans le moindre représentant élu aux différents postes constitutionnels de l’État. Une situation aussi inédite qu'impensable. Tout au long de son mandat, profondément marqué par des crises sociopolitiques et économiques, ses différentes prises de parole et ses prises de positions ont laissé transparaître une volonté - parfois jugée naïve - de ruptures et de changements. Tantôt ses propos traduisaient le ras-le-bol d’un chef d'État saturé par la cynique cruauté des puissants, tantôt ils révélaient un homme empêtré, trahi par ceux-là qui auraient dû l'aider. Sa loyauté à leur égard, hélas, ne pesait rien face à leurs intérêts! Dès lors, qu' aurait-il dû faire pour sauver sa peau? Se comporter en kanson fè? Se déplacer? S’exiler? Quand il avait traduit quelques opposants en justice, essayé de créer l’agence nationale de renseignement et de changer la constitution et s’était proclamé Apre Dye, nombreux l’ont accusé de apranti diktatè. On aurait pu dire qu’il a essayé de se comporter en kason fè. Mais, hélas! À mon avis, M. Moïse a manqué plusieurs occasions cruciales de se comporter en kanson fè et d'envoyer des signaux clairs prouvant que l’État qu’il dirigeait existait bel et bien. Deux de ces moments tragiques restent gravés dans les mémoires : le lâche assassinat de cinq policiers par le gang de Village-de-Dieu et l’exécution du bâtonnier de l'ordre des avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval. Face à ces drames, il aurait dû restaurer l’autorité républicaine : d'une part, en récupérant manu militari les corps des policiers tués et en éradiquant définitivement ce gang, mobilisant pour cela toutes les forces restantes de l’État, coûte que coûte. D'autre part, il aurait dû déployer tout l’appareil judiciaire pour que justice soit rendue à Me Dorval. Hélas, le chef de l'État s’est montré totalement dépassé par les événements. Premièrement, il a préféré négocier avec le gang de Village-de-Dieu pour récupérer le matériel de police confisqué par les criminels. Deuxièmement, il n’a manifesté aucun intérêt réel pour que la lumière soit faite sur l'assassinat de Me Dorval et sur celui de nombreuses autres victimes. Sous sa présidence, l’État a ainsi renoncé à son fondement même : le monopole de la sécurité légitime. Sous sa présidence, nous avons assisté à une véritable inversion des rôles : les institutions étatiques ont commencé à déserter l'espace public, laissant le champ libre aux bandes armées. La Primature, le Parlement, le Palais de justice, et même le Palais national - en somme, les sièges des trois pouvoirs de l'État - allaient rapidement tomber sous l'influence ou le contrôle direct des gangs criminels. Il se murmurait d'ailleurs qu'avant son assassinat, le président lui-même ne fréquentait presque plus le Palais national, craignant pour sa propre vie. Le constat devient implacable : si le chef de l'État, qui disposait pourtant de tout l'appareil sécuritaire de la puissance publique, ne se sentait plus en sécurité, quel sort était alors réservé à la masse citoyenne ? De l'avis général, comme l’a écrit Jacques Chevallier dans son article L’État de droit au défi de l’état sécuritaire, la fonction première de l’État est de préserver l’existence même du corps social par l'instauration d’un ordre collectif, tout en assurant la protection des personnes et des biens contre les menaces de toute nature. Comme poursuit Chevalier dans son article, l’État apparaît ainsi comme le garant ultime de la survie et de l’intégration d’une société qui, sans son arbitrage, serait vouée au désordre, à l’éclatement et à la dissolution. Vu sous cet angle, l’assassinat du président Jovenel Moïse était prévisible et évitable, car, l’État qu’il dirigeait avait totalement failli à sa fonction première: la sécurité. Ce drame était annoncé dans la mesure où le premier citoyen de la République constitue, de fait, le premier cible de l’insécurité c’est la raison pour laquelle il possède tout un cordon de sécurité. Mais quand le premier citoyen de la République s’est révélé incapable de garantir la bonne marche des instituition, y compris les plus sensibles, les instituitions pourtant chargées à le protéger, il se met alors en danger. Sous cette base, son assissinat s’était révélé prévisible, annoncé et évitable. En d’autre termes, la mémoire collective devrait retenir que le président n’était pas en mesure de se protéger même des menaces directes, ce qui aurait dû pousser ses agents de sécurité à livrer une opposition implacable contre les assaillants. En tout cas, l’histoire retiendra qu’il a eu le courage de remobiliser l’armée. Bien que cette démarche ait été menée avec une certaine maladresse, il lui revient le mérite d’avoir été le président qui a su défier de grandes puissances - notamment les États-Unis - qui s'étaient catégoriquement opposées, durant de longtemps, à la renaissance de cette institution. Mais, il s’avère donc problématique, voire farfelu, de le hisser au rang de héros national, encore moins de le comparer à Jean-Jacques Dessaline. Il convient de reconnaître qu’il demeure un chef d’État assassiné dans l’exercice de ses fonctions auxquelles il avait totalement failli. S’il a eu le mérite de vouloir initier quelques ruptures, son inexpérience administrative, son clan, ses mentors politiques et un certain amateurisme l’ont empêché de concrétiser ses ambitions ... En tout cas, l’heure à la consciences et à la responsabilité sonne encore, mesdames et messieurs les gouvernants inadvertants. Tirez enfin les leçons de l’histoire avant que la destruction de notre société ne devienne votre legs indélébile. Dieumettre JEAN, Docteur en Études Littéraires.

  • La déchéance de la dignité humaine en Haïti : Sur les états d’âme des anéanti.e.s en Haïti (2011-2024) (II)

    Comment les personnes anéanties - qui ont perdu un.e ou plusieurs des leurs, qui ont perdu tous leurs biens dans des cruautés les plus horribles commises par des gangs-terroristes en Haïti, au cours des dernières années -, vivent-elles? Voilà la première question qui me vient à l’esprit quand je m’incline à réfléchir sur Haïti. Et le défi d’une telle interrogation sont les contours historiques qu’ils impliquent - des contours temporels (bien entendu). Et sans vouloir s'engager dans trop de contours qui pourraient nuire au but général des lignes qui suivent, ce texte part de l’année de 2010, comme marqueur historique de la gestation du «   banditisme généralisé » qui bat son plein dans le pays pour conclure par une kyrielle d’interrogations sur les états d’âmes des anéanti.e.s au cours des six dernières années. En dernier lieu, il s’agit plutôt de faire quelques propositions pour les futur.e.s dirigeant.e.s du pays (j’ai dit futurs, car les dirigeants actuels ne se distinguent pas de leurs prédécesseurs).    2010 et l'arrivée de l’ère des « bandi legal »  Rien de particulier d’affirmer que les grands événements annoncent toujours la fin d’une ère et le début d’une autre porteuse d’espoirs, de nouveautés. En d’autres termes, rien de particulier d’affirmer que ce sont les grands évènements qui ont marqué des tournants majeurs dans l’Histoire de l’humanité et ont conduit à des changements (parfois, profonds voire radicaux) tant au niveau de pensée qu’au niveau socio-économique, politique et culturel. C’était justement ce principe qui habitait l’esprit en Haïti, après le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a frappé le pays, occasionnant la mort des centaines de milliers de personnes, des centaines de milliers d’autres paralysées, des destructions massives des infrastructures. Dans les rues, à la radio, dans les conversations ordinaires on entendait souvent: rien ne sera jamais fait comme avant, tout sera fait autrement (la politique, les modes de vie, les modes de construction, le vivre ensemble, etc.). Cette nouvelle ère annoncée a amené au pouvoir, en Haïti, un antipolitique, un autoproclamé « bandi legal », Michel Joseph Michel Martelly, dit Sweet Micky, intronisé le 14 mai 2011.  Six mois après son accession, soit le 15 novembre 2011, en se basant sur « la recrudescence des cas d’enlèvement et de séquestration contre rançon, des attaques armées en cascade contre des institutions bancaires, des assassinats, des lynchages et des agressions physiques contre des membres de la population dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, le Réseau Nationale de Défense des Droits Humains (RNDDH) a publié un rapport intitulé Dégradation de la situation sécuritaire en Haïti : le RNDDH tire la sonnette d’alarme dans lequel, il a observé que les criminels avaient œuvré en « toute impunité, à vue d’œil avec une arrogance à nulle autre pareille » (- une arrogance qui a marqué la marche gangreneuse que le pays a entrepris avec l’arrivée des autoproclamé « bandi legal » au pouvoir). D’ailleurs, durant les campagnes électorales de 2010 et durant les premiers mois de son quinquennat, Martelly a fait montre de la même arrogance personnifiée qu’il avait incarné tout au long de son parcours de chanteur. Voilà pourquoi, durant sa gouvernance, on avait constaté l’institution d’une arrogance inouïe (gros mots, insultes aux femmes, revendication des actes de corruption, népotisme) et un processus de « banalisation de l’État. La banalisation de l'État s’est faite par la destruction du symbolisme de l’État, la destruction des structures d’urbanisation (feux de signalisation, signalétique essentielles de passage et de rythme de circulation), par la création de partis politiques bidon .  Ainsi, le « bandi legal » a créé son propre parti politique, PHTK, fondé le 16 août 2012, 14 mois après avoir été élu sous les bannières du parti politique Repons Peyizan ). La « banditisation de l’État » et « légalisation du banditisme » dans le pays ont été mises en œuvre: des groupes armés ont été créés un peu partout sur le territoire national, des armes à feu de haut calibre sont rentrées et distribuées dans les différents quartiers populaires en vue d’assurer la pérennité de ce régime.  Avec de la complicité diverse, avec la force de l’argent et des armes, en monnayant des millions d’Haïtiens et d’Haïtiennes vivant dans la pauvreté extrême avec mille gourde, les « bandits légaux » et allié(e)s sont parvenus à se renouveler, en faisant élire leur candidat à la présidence le feu Jovenel Moïse, un nombre considérable de leurs candidats au parlement et aux municipalités. Pour poursuivre le projet de la « banditisation de l'État » et de la « légalisation du banditisme », il leur a fallu également des juges de tout niveau dans le système judiciaire. Si le règne du « bandit légal  I » avec Martelly au commande avait M. Lamarre Bélizaire comme juge d’instruction pour aider le régime à implémenter son projet-destructeur, un juge qui, dans de parodie de justice, en dehors des lois républicaines, libérait des grands criminels leur disant ale pa fè sa ankò , le règne du « bandit légal  II », dirigé par le feu Jovenel, pouvait compter sur un nombre plus important de juges d’instructions pour exécuter leur projet. En 2017, à Paris, le feu président Moïse n'avait-il pas déclaré qu’il a été contraint de nommer 50 juges ‘corrompus’ dans le système judiciaire ? Contraint par qui ? Ses mentors, les « bandi legal » ? Pour quelle mission? Légitimer le banditisme? Cette affirmation n’a-t-elle pas été un vœu d’impuissance face à ses mentors? Une manière de dire qu’il a été pris en étau entre la vie et la mort?  En tout cas, la nomination des juges ‘corrompus’, la distribution d’armes à feu de lourdes calibres à grande échelle dans les quartiers populaires, la corruption à grande échelle, la destruction des infrastructures comme feu de signalisation constituaient des bases solides pour l'implémentation totale du banditisme, de l'arrogance,  de la violence multiforme, de la criminalité comme méthode et stratégie de gouvernance. Une méthode qui a commencé à donner des résultats palpables à partir de 2018, occasionnant le peyi lòk,  des massacres à répétition, des tortures, des assassinats, des viols, des centaines de milliers de déplacé.e.s, etc. Les massacres continuent, les anéanti.e.s se comptent par milliers En novembre 2018, le pays a connu le premier massacre sous l’ère du « Bandi legal II », le Massacre de la saline dans lesquels des dizaines de personnes ont été assassinées, des dizaines de maisons pillées et incendiées, des dizaines de femmes violées, des dizaines de personnes disparues, sans compter les dizaines des déplacé.e.s internes, les orphelin.e.s. Ce massacre n’a été que le premier d’une longue série qui s'est produite tout au long de ces six dernières années, dont les deux derniers parmis les plus cruels, se sont produits respectivement à Warf Jérémie, Cité Soleil entre le 6 et 7 décembre 2024 où le terroriste ainsi connu Mikanò a fait massacré plus de 207 personnes, selon les estimations des Organismes de défense des droits humains et celui du Pont Sondé, à Saint-Marc, Artibonite, perpétré le 3 octobre dernier par le gang-terroriste gran grif , dirigé par le terroriste Luckson Elan, qui a laissé plus de 115 morts, une cinquantaine de blessés et plusieurs dizaines de milliers de déplacés.  Bref, de 2011 à date, la situation sécuritaire n’est que détériorée, les criminels à qui il faut incontestablement attribuer le qualificatif de terroriste ont commis et commettent encore leurs actes terroristes en toute quiétude avec une arrogance inouïe, faisant des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de disparu.e.s, de sans-abris, des centaines de milliers d’orphelins et d'orphelines, des veufs et veuves, des rescapé.e.s, des déplacé.e.s etc.  Point besoin de préciser que ce n’est pas avec le régime des « bandi legal » que le banditisme est né dans le pays. Car, avant, il y avait des bandits, des groupes armés qui pratiquaient des cas d’enlèvement, de séquestrations contre rançon, des assassinats, de viols, etc. Point besoin de préciser également que ces actes de criminalité (assassinats, enlèvements suivis de séquestration contre rançon) étaient commis principalement dans le département de l'Ouest, et, ceci d’une manière sporadique et en cascade. Mais, dès l’arrivée du régime des « bandi légal » au pouvoir, la criminalité n’est pas seulement pratiquée à grande échelle (un peu partout dans le pays) au su et au vu de tous, mais aussi célébrée à grande pompe. C'est sous le règne de ce régime que des gangs criminels se sont regroupés en des organisations terroristes appelées Viv ansanm et G - Pèp  dont leurs activités incluant assassinat, séquestration contre rançon, pillages, viols, tortures, destructions des biens publics et privés, massacres à répétion, incendies. Ces actes terroristes ont non seulement causé des millions de victimes directes et indirectes en Haïti pendant ces dernières années, mais aussi ont causé près d’un million de déplacé.e.s internes (si on fait foi des données de l’Organisation Internationale de Migration, d'octobre 2024, qui parlent de plus de plus de 700 000).  Depuis 2018, les gangs en Haïti ne se contentent pas uniquement à terroriser, à assassiner, tuer, violer, torturer, ni à détruire les infrastructures (routes, maisons, bâtiments publics et privés, écoles, hôpitaux, bibliothèques, magasins etc.) mais, parallèlement, réalisent des live  nas redes sociais comme Facebook, TiK Tok, pour relayer leurs forfaits, exposer leurs arsenaux (provenant de l’extérieur particulièrement aux États-Unis, en République Dominicaine), défier l’État, menacer des citoyen.ne .s sous la complicité des autorités en place tout en laissant la population dans la peur, dans une souffrance généralisée. Ce qui me hante l’esprit c’est justement la peur et la souffrance généralisées provoquées par les gangs-terroristes fruit de ce que j’appelle la « banditisation de l’État » ou de la « légitimation du banditisme » comme méthode de gouvernance, tout en me questionnant sur les états d’âme, les états d’esprit, des victimes des actes de banditisme dans le pays. Une démarche susceptible de nous plonger dans une kyrielle d’interrogations sans réponses, en commençant par « comment ».  Comment donner un sens à la vie des personnes qui ont perdu un.e ou plusieurs des leurs dans des cruautés les plus horribles ? Comment donner un sens à leur vie ? Comment donner le goût/désir de vivre aux survivant.e.s, aux déplacé.e.s, aux personnes qui ont perdu presque tout ce qui fait d’elles des être humains? Comment panser et guérir les plaies incurables dans leur corps et leur âme? En ces questions « comment » se ramifient des questions « Qui » ? Qui pourrait les (ré)conforter? Qui pourrait leur donner le goût/désir de vivre ? Des politicien.e.s? Des sociologues ? Des psychologues ? Des psychanalystes ? Des scientifiques ? Qui pourrait panser et guérir les plaies incurables dans leur corps et leur âme? Des médecins ? Des spécialistes en santé ? Qui va écrire le grand récit retraçant leurs péripéties, leurs souffrances endurées ? Combien de pages contiendra-t-il ce récit? Y-aura-t-il des héros/héroïnes ? Et les personnages, seront-ils courageux, tristes? Auront-ils le sens de l’humour? Auront-ils la force de vivre? Auront-ils le courage d’affronter la réalité? Oh, trop d’interrogations…  En tout cas, en présentant cette petite réflexion sur la situation du pays, je m’attache, d’une part, à m’indigner contre la déchéance de la dignité humaine en Haïti au cours des dernières années et, d’autre part, inviter les futures autorités Haïtiennes de tout mettre en œuvre pour que les personnes anéanties par les forcenés terroristes soient au centre de leurs agendas politiques. J’ai bien dit futures autorités, car celles qui dirigent actuellement le pays ne se distinguent pas [ou pas encore] de leurs prédécesseurs immédiats; après plus six mois au pouvoir, ils.elles donnent l'impression que c’est du même au même.  Les futures autorités du pays devront recourir aux spécialistes de diverses domaines: aux psychologues, aux sociologues, aux démographes, géographes, aux juristes, aux romancier.ère.s, aux critiques littéraires, aux ethnologues, aux historien.e.s, aux anthropologues, aux économistes etc. pour apporter des réponses. Il devrait s'agir d’apporter des réponses, de prendre en charge les personnes anéanties et leurs progénitures, afin d’essayer de leur redonner le goût de vivre, la joie de vivre malgré les plaies incurables.  Dieumettre Jean Docteur en Études Littéraires dieumettrejean@yahoo.fr

  • Le secret bien connu de l’origine et de la puissance des gangs en Haïti

    (Texte d’opinion sur la situation haïtienne) Source: MÉRILIEN, Josué & CHARLMERS, Camille. Haiti : urgence d’une solidarité internationale agissante, 2023. D’où vient la violence des gangs en Haïti ? Comment le pays en est-il venu à cette situation d’ingouvernabilité ? Qui sont les coupables et les complices ? Quels sont les mobiles ? Autant de questions que doivent se poser les esprits intéressés, d’une manière ou d’une autre, au sort d’Haïti. Ce court texte aborde ces questions à travers une réflexion qui n’engage que son auteur.   De l’origine de la violence des gangs On peut remonter au duvaliérisme – voire plus loin, avec les zenglen  de Faustin Soulouque – pour contextualiser la situation actuelle de la violence des gangs en Haïti. Les tontons macoutes constituaient une milice à la solde du pouvoir, et pouvaient être parfois plus redoutables que l’armée. La (grande) fidélité au régime sanguinaire l’emportait sur les critères éthiques, de civisme, de compétence, dans le choix d’« enrôler » ces individus. Il est sociologiquement normal qu’ils devinssent une nouvelle menace pour la paix sociale à la fin du régime dictatorial (en février 1986), en constituant une réserve d’hommes de main ou de mouchards, de malfaiteurs ou de bandits. La naissance de FRAPH représente peut-être un point de départ plus marquant dans la progression vers le chaos actuel. Le Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti fut un groupe paramilitaire organisé, dont les principes s’identifiaient à l’exercice d’extrêmes violences, comme mécanismes de contrôle social et de pérennisation du pouvoir. Ce mouvement peut être perçu, en termes institutionnels, comme le premier test post- mais aussi néo-duvaliériste de la conjonction de forces légales et paramilitaires à des fin de répression. L’épisode Aristide, avec ses chimè , a fait déplacer le curseur et transférer de façon plus « démocratique » l’exercice de la violence dans les mains de jeunes armés des quartiers défavorisés de Port-au-Prince. Bien que les chimè  ne fussent pas des groupes organisés, ils tiraient leur légitimité et les moyens de leurs exactions du régime de l’ancien prêtre. Bien entendu, sur la question complexe d’Aristide, il y a bien des choses à dire, des nuances à apporter – travail qu’il faudrait faire un jour. Travail de distinction entre un premier Aristide (dont la perspective politico-idéologique de gauche avait un certain ancrage dans la théologie de la libération) et un Aristide gagné par les intérêts impérialistes américains.  Des années 90 à la première décennie des années 2000, on voit se multiplier de façon de plus en plus hétérogène les réseaux criminels et les commanditaires. Lieu d’enrichissement rapide et de rente, de trafics illicites divers et de combines politiciennes, de cachette ou de couverture immunitaire pour des bandits de grands chemins et les bandits à costumes, la politique devient un jeu macabre aux dépens du peuple haïtien. Les masses croupissent dans la misère et voient leur destin décidé par politiciens et affairistes « de toutes plumes, de tout plumage » qui s’investissent chaque jour dans la formation des gangs. La « possession » de bandes armées n’est plus seulement l’affaire du pouvoir en place ou de quelques groupes puissants ; elle relève aussi d’agissements individuels de ceux qui veulent maintenir un outil de pression, de répression et de dissuasion à des fins de contrôle divers et d’enrichissement. La décennie 2010 marquerait un tournant dans la « démocratie » haïtienne. La montée au pouvoir des dénommés « bandits légaux » a en effet inauguré une nouvelle ère de violence, de criminalité et de corruption. Devenus phénomènes banals, les gangs sont en confiance. Ils font de leur « métier » un lieu de « réussite » de plus en plus sûr pour les jeune.e.s désœuvré.e.s des bidonvilles.  Et, comme depuis toujours, la communauté internationale (avec les États-Unis comme meneur de danse) joue la carte de l’observatrice-actrice en clignant de l’œil la descente bienfaisante de la nation dans les enfers du chaos.  Grâce à elle, les différents groupes de gangs ont pu se fédérer. Et voilà qu’Haïti est mise sous la coupe réglée des gangs pour servir les intérêts des puissants, des politiciens, du secteur privé des affaires et des narcotrafiquants. Dans un tel climat d’épouvante, toute mobilisation populaire importante en vue du renversement de ce système monstrueux est un vrai défi. Horizon d’espoir : quel contrepouvoir possible par rapport aux forces du chaos ?  La mise en place de groupes armés a toujours été un instrument de répression visant surtout des figures ou des mouvements progressistes. Elle fait mort.e.s, emprisonné.e.s et exilé.e.s politiques. Le mouvement Lavalas, jusqu’en 1994, annonçait un vent d’espoir et de renouveau. Il était en quelque sorte fédérateur, s’attirant de sympathisant.e.s de toutes les couches sociales, notamment celles et ceux qui étaient très sensibles aux intérêts des masses souffrantes et étaient animé.e.s d’une vision anti-impérialiste. La désillusion n’a pas tardé à se faire jour. Des ruptures se notent, des reconversions et recompositions politiques s’observent, mais aussi des nouvelles formes de répression et de gouvernance se mettent en œuvre. Par exemple, est issu du mouvement Lavalas l’Organisation du peuple en lutte. Laissant transparaître à l’origine une certaine affinité entre elle et le marxisme (avec Gérard Pierre-Charles), l’OPL se veut social-démocrate. La grande foule que drainait Lavalas n’a pas suivi le parti dissident. En témoignent les échecs aux urnes. Plus largement, c’est l’alternative même qu’offraient les sensibilités politiques de gauche qui semble fuir le modèle « classique » des partis politiques.  Plusieurs choses expliqueraient cette situation. Mais le poids de l’ingérence étrangère, états-unienne, semble incomparable. L’ancien président Jean-Bertrand Aristide, victime d’un coup d’État, a négocié son retour en Haïti et au pouvoir moins de quatre ans plus tard. Le pays en paie le prix, livré aux politiques néolibérales. Aux commandes, les institutions du Bretton Woods  et les programmes d’ajustement structurel. En face, une population aux abois aux forces de résistance de plus en plus affaiblies. Ainsi les initiatives progressistes se retrouvent-elles devant l’énorme voire l’impossible difficulté de conscientiser politiquement les masses, « achetables » lors des élections. Le séisme de 2010 arrive comme une dernière goutte d’eau dévastatrice. Miné dans tous ses fondements, le pays va être plus conscient de son procès de dégénérescence. La pauvreté sévit rageusement. Des pays de l’Amérique latine vont devenir pour la première fois des destinations de premier choix pour des milliers d’Haïtiens et d’Haïtiennes qui fuient le pays. Les bandits vont trouver là un terrain fertile de prolifération rapide. Le cercle vicieux de la complicité : élites politiques et économiques, forces de l’ordre, puissances étrangères  Le système des gangs relève certainement d’un cercle vicieux. Sans le soutien indéfectible de la police nationale, il serait difficile d’imaginer la pérennité de ce système. Le fait est qu’une frange apparemment importante de la PNH a des accointances avec des politiciens véreux et une bourgeoisie antipatriote. Le complot contre la nation rime avec la volonté de contrôle de la sphère politique. Une visée instrumentale manifeste : avoir prise sur des « zones » clés et stratégiques comme les douanes et les ports, les ministères et autres institutions étatiques. Partout où il y a possibilité d’enrichissement facile et rapide, s’agitent alors les griffes impitoyables. L’enjeu étant de taille, les moyens d’action se mettent en place de façon intransigeante. La corruption de la PNH et la création de gangs deviennent ainsi incontournables.  L’action combinée de ces groupes permet d’installer le climat nécessaire pour faciliter les agissements des agents dudit système. D’où ce cercle vicieux de la violence des gangs, dont le pays doit la marche gangréneuse la plus assurée à l’arrivée au pouvoir des PHTKistes.  La période de gouvernance des PHTkistes, dans les trois versions de Michel Joseph Martelly, de Jovenel Moïse et d’Ariel Henry, condense les moments évolutifs de ce banditisme. Le syntagme « bandit légal », qui titrait un opus vidéoclip de la formation musicale Sweet Micky de Michel Martelly, devient une réalité tapageuse sous la présidence de ce dernier. En d’autres termes, le banditisme légal promu et performé dans un contexte artistique est transféré dans la sphère étatique avec son même élan tapageur. La dilapidation de fonds publics est ouvertement revendiquée comme l’est un attentat par un groupe terroriste. Cependant, le côté « légal » de ce banditisme ne représente évidemment que la façade d’un réseau bien plus complexe mis en place pour contrôler le pays. Un tel contrôle est nécessaire pour assurer les libres trafics illicites, créer ou garantir des sources d’exploitation et d’enrichissement.  Cela étant, il y a fort à parier que les vrais objectifs des gangs, les souterrains, dépassent le périmètre national de leurs activités. C’est-à-dire, ces objectifs les dépassent même s’ils y travaillent. C’est du moins ce que laissent comprendre les deux composantes majeures du problème. D’une part, les (réseaux des) trafics de stupéfiants font d’Haïti une terre de transit pour des transactions transnationales. La tentation du sous-sol haïtien constitue un enjeu bien connu, d’autre part. À partir de là, on peut prendre la mesure du haut degré de complexité du problème. Bref, le malheur et le chaos d’Haïti profitent intérieurement comme extérieurement.  Alors qu’en est-il de la Mission multinationale d’appui à la sécurité en Haïti ? Si des gestes sincères de solidarité internationale peuvent aider le pays à sortir de son shithole  (comme disait Donald Trump avec cette condescendance très états-unienne), ce pays a besoin de refaire, rejouer, son indépendance. Et certaines personnes doivent être prêtes à mourir, car l’ennemi est puissant et son influence, considérable. La véritable impulsion vers la stabilisation/stabilité viendra de femmes et d’hommes honnêtes et patriotes, prêt.e.s à miser leur vie pour espérer sauver cette terre de liberté. Certainement, si elles en ont réellement reçu l’ordre, les forces kényanes, les forces de la Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS), peuvent aider à pacifier le pays et rétablir l’autorité de l’État. La Police nationale d’Haïti elle-même pouvait et peut encore mener à bien un tel objectif. Mais combien de fois apprend-on qu’une mission de la police nationale en zone chaude (gangstérisée) a échoué à cause d’un informateur des gangs ou d’un ordre venant du haut état-major de cette police ! Le problème d’unité de commandement, plus largement, n’est pas innocent dans l’incapacité de la PHN à démanteler les gangs et assurer la paix publique.   Bien entendu, il y a une question d’équipement aussi. Mais cela est secondaire. Il reste que les forces de la MMAS, avec des matériels plus importants en qualité et en quantité, sont capables de faire une différence notable. Encore faudrait-il qu’il y ait une réelle volonté de défaire les réseaux des gangs et non pas de l’enfumage visant à préparer le terrain pour des élections bidon, entre autres.  Pour l’heure, le destin du pays ballote entre les appétits de manitous et de puissances qui, contexte géopolitique aidant, peuvent tout de même favoriser une certaine stabilité, provisoire. La vraie « stabilité » a pour condition l’émergence d’une autre  élite politique. Une élite d’une autre « nature ».    Sortir du labyrinthe ou vers un État haïtien décolonisé et souverain Il est évident que toute sortie de ce labyrinthe chaotique dans lequel s’empêtre Haïti nécessite un franc-parler et un dialogue intelligent avec la « communauté internationale ». Les États-Unis, par exemple, peuvent faire cesser l’afflux d’armes et munitions vers Haïti. Ils savaient le faire par le passé pour empêcher des coups d’État contre leur protégé sanguinaire Duvalier (père), en échange de la chasse aux communistes. Une cessation de l’alimentation des gangs en armes et surtout en munitions est une étape fondamentale dans le rétablissement de l’autorité de l’État sur tout le territoire national. En attendant ou en même temps, des percées vers les zones côtières occupées par les gangs et une surveillance accrue des frontières paraissent incontournables pour lutter efficacement contre ces bandes armées de mieux en mieux équipées. L’enjeu consiste dans la fermeture des canaux de distribution desdites armes et munitions. Mais c’est là aussi que le bât blesse, car c’est du « comment » de ces percées et surveillance qu’il est finalement question.  C’est aussi la question de la souveraineté nationale qui se pose, elle-même inséparable de celle de la défense par les forces haïtiennes de leur propre territoire. Malheureusement, différentes sources d’intérêts, internes comme externes, convergent vers le même objectif de déstabilisation du pays. Pourtant, les agents du chaos parlent et agissent au nom de l’ordre et de la stabilité. On en revient aux réquisits de l’honnêteté, du patriotisme et du sens du sacrifice pour sauver le pays. Si l’on doit reconnaître que les ennemis sont puissants, on ne peut cependant nier le fait qu’ils se régalent de la malhonnêteté et de la corruption dans les postes de (haute) responsabilité – ainsi que le récent scandale de corruption le confirme au niveau de ce Conseil voyou de transition. Encore une fois, il faut que les personnes honnêtes et patriotes de ce pays investissent davantage les lieux du pouvoir. S’il reste encore ne serait-ce qu’un nom de pays à défendre, c’est grâce à la très infime présence de ces personnes.  Par ailleurs, il y a une confusion à éviter absolument au sujet de la souveraineté et de l’intervention étrangère. L’incapacité d’Haïti à défendre son territoire sans l’aide de forces étrangères n’est pas seulement révélatrice d’un défaut de souveraineté. Elle traduit également une volonté impérialiste d’empêcher cette souveraineté. Toute l’histoire du peuple haïtien reflète cette volonté de punir l’insolence d’une bande de Nègres et de Négresses qui a osé mettre en échec le colonialisme. La double dette de l’indépendance haïtienne à l’égard de la France en dit long sur cette question. De même pour l’Occupation américaine qui, depuis 1915, fait des États-Unis l’autorité de nomination  des voyous – à de rares exceptions près – au timon de l’État. Il peut être utile de rappeler que le prétexte hypocrite dont les néo-colons américains avaient besoin pour envahir le pays a été son instabilité socio-politique. Il est donc une tradition vieille de plus d’un siècle de fomenter le chaos pour justifier l’ingérence. C’est dire aussi que cette dernière, aujourd’hui, était prévisible.  Cela étant, l’histoire du peuple haïtien est aussi celle d’une résistance douloureuse mais déterminée contre les appétits et la condescendance impérialistes. On peut espérer quelque chose qui ressemblerait à une deuxième Révolution, avec l’aide de toutes les forces progressistes « défenseuses » de la dignité humaine et de la souveraineté des peuples. Mais c’est le genre de mouvement de libération qui se forge dans la même mentalité décolonisée qu’elle doit faire advenir. Par Jacques Renaud Stinfil Doctorant en philosophie. Université de Montréal (UDEM) E-mail: jrenaud.stinfil@gmail.com

  • Instabilité Sociopolitique et Chômage: Les Défis de la Pauvreté dans l’Haïti Contemporaine

    Source: franceinfo Depuis le séisme dévastateur du 12 janvier 2010, Haïti est devenu un point central pour les organisations internationales et les ONGs spécialisées dans l’aide humanitaire. La dépendance croissante du pays aux aides des acteurs non étatiques pour la fourniture de services de base et le développement des infrastructures soulève des questions sur la souveraineté haïtienne et la capacité du gouvernement local à s’auto-administrer. La privatisation de l’aide humanitaire désigne l’implication d’entités privées, telles que les ONGs et les entreprises, dans la fourniture d’assistance et de services en situation de crise. En Haïti, nous pouvons constater que cette tendance s’est accentuée, avec les ONG internationales jouant des rôles cruciaux dans des secteurs tels que la santé, l’éducation et d'autres services essentiels. Ces organisations pallient souvent les déficiences d’un État fragile tout en perpétuant une dépendance insoutenable, freinant le développement des capacités locales et régionales du pays. Dans le cas d’Haïti, la privatisation engendre également une fragmentation des efforts d’aide, où différentes entités opèrent sans coordination, parfois en compétition pour les ressources et l’influence. De plus, l’absence de transparence et de responsabilité chez certaines de ces organisations conduit à des inefficacités, voire à des abus, au détriment des bénéficiaires. La politique de lutte contre la pauvreté en Haïti a rencontré des défis considérables. La dépendance à l’égard de l’aide extérieure est souvent assortie de conditions qui ne correspondent pas toujours aux priorités locales. De plus, les politiques néolibérales promues par des institutions financières internationales, telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, favorisent la privatisation des services et l’austérité budgétaire, exacerbant ainsi les inégalités sociales et la pauvreté. La privatisation de l’aide humanitaire a également des répercussions sur l’économie locale. Par exemple, l’importation de nourriture et de biens de consommation dans le cadre de l’aide peut nuire aux agriculteurs locaux et à d’autres industries, freinant la croissance économique durable. Comme le souligne Paul Farmer dans un texte publié en 2011, l’aide internationale répond souvent aux besoins immédiats, mais échoue à traiter les causes structurelles de la pauvreté et de l’inégalité sociale. Etant donné que la pauvreté est la principale conséquence du chômage, ce qui montre que l’État devrait avoir le contrôle de l’économie du pays ainsi que son  territoire dominés par la communauté internationale et les pays impérialistes. Cependant, l’absence de projet de développement socio-économique de la part de l'État haïtien et les turbulences politiques sont souvent servies de prétexte à l’Onu d'intervenir militairement sur le territoire haïtien - sans pour autant résoudre aucun des  problèmes cruciaux auxquels fait face le pays. Pour certains chercheurs, ce type de pauvreté que connaît Haïti se perpétue dans la mesure où les besoins fondamentaux de l’État sont fournis par le marché extérieur et d’autres acteurs exogènes. La pauvreté est due à l’exclusion de ces individus du marché, jugeant qu’ils n’ont pas la possibilité de satisfaire leurs besoins essentiels. Elle est devenue l’un des phénomènes structurels les plus graves dans les sociétés contemporaines, suscitant de vives inquiétudes pour les États responsables et pour ceux et celles qui luttent contre ce phénomène, d’où l’importance de nombreux programmes sociaux et plans d’action pour venir en aide aux populations les plus vulnérables économiquement dans le pays. L’instabilité socio-économique désastreuse d’Haïti est l’une des conséquences directes de l’augmentation de la pauvreté dans le pays.  De plus, la fixation de normes de salaire minimum ne suffit même pas à garantir l’accès aux produits de première nécessité. Ce qui paraît bouleversant, c’est que grande partie de la population haïtienne vivant au seuil de pauvreté n’ont aucun moyen de sortir de cette situation et sont les plus touchées par des problèmes tels que l’épidémie de choléra introduite par les soldats de la MINUSTAH, la violence des gangs armés. Il y a un grand nombre de personnes sans aucun revenu et d’autres avec des salaires dérisoires, tandis qu’une minorité bénéficie de revenus très élevés. Cela crée une fracture dans la société urbaine et même dans les milieux ruraux du pays entre ceux qui ont un accès constant aux biens et services, et ceux qui, malgré des besoins similaires, ne peuvent les satisfaire. Cela renforce une instabilité socio-politique incontournable à la population haïtienne et constitue un obstacle au développement, entravant l’exercice des droits humains. Dans ce contexte, les États ont la responsabilité d’assister les couches les plus défavorisées de la société. Cette situation de précarité de la majorité de la population dans la période contemporaine a des répercussions macroéconomiques; sans une activité économique suffisante, les États ne peuvent pas investir dans leur population. Elle représente également un frein aux relations internationales et à la coopération économique avec d’autres nations. Une des conséquences de la crise socio-économique en Haïti est que le soit disant l’urgence humanitaire apportée au pays depuis des décennies ne parvient pas à répondre aux besoins de la population, provoquant plutôt des problèmes sociaux. De plus, la gangstérisation que le pays connaît depuis 2004, avec divers groupes armés occupant une partie significative de Port-au-Prince, a retardé le processus de développement économique. L’exode rural pose un défi majeur pour les grandes villes, où le manque d'emploi et une infrastructure sociale insuffisante nécessitent de nouveaux mécanismes pour lutter contre la pauvreté. Cette dégradation a entraîné une augmentation significative du nombre de personnes et de familles démunies dans les différentes régions du pays. Fournir une assistance internationale aux populations les plus démunies peut, paradoxalement, entraîner des effets néfastes, tels que la violation des droits de la population et l’affaiblissement de la souveraineté des États, notamment dans les pays en développement. Cette situation est particulièrement délicate dans les nations les plus appauvries, qui dépendent de la communauté internationale et des ONGs pour lutter contre la pauvreté. Ce problème ne se limite pas aux pays comme Haïti, mais concerne également l’ensemble de la communauté mondiale. L’État haïtien peut jouer un rôle important dans le soutien aux personnes les plus vulnérables de sa société. Toute aide que la communauté internationale juge nécessaire doit être acheminée au gouvernement du pays, qui est en mesure de la distribuer efficacement aux populations les plus démunies. Une fois que l’État haïtien reçoit cette aide internationale (financière et matérielle), il est crucial qu’il rende compte de la manière dont cette distribution est effectuée, en fournissant des rapports détaillés aux bailleurs de fonds. Dans le cas de l’aide humanitaire distribuée en Haïti, on observe que les droits  du peuple haïtien et même de l’État sont violés par la communauté internationale et par beaucoup d’ONGs qui agissent comme agents néocoloniales pour assujettir le pays. L’aide reçue par Haïti via des organisations internationales n’a pas changé les conditions de vie des personnes les plus défavorisées, déjà socialement exclues et hors du marché du travail. Les raisons de l’intervention de l’ONU semblent être un mécanisme pour prolonger sa présence sur le territoire haïtien. En affirmant que les souffrances humaines surviennent à la fois pendant la guerre et en raison de la pauvreté croissante et des décès dus à l’épidémie de choléra, l’ONU considère cela comme une menace pour la paix, la souveraineté et la sécurité internationale, et comme un moyen de promouvoir la politique démocratique, l’expansion territoriale et le marché des armes à feu. Comme l’a souligné Naomi Klein dans La Doctrine du choc,  publié en 2008, cela génère des bénéfices et met en œuvre une nouvelle politique de domination mondiale. L’aide humanitaire apportée par l’ONU sur le territoire haïtien ou dans un autre État marginalisé est fournie sans planification avec l’État national concerné. On constate que les pays qui reçoivent  de l’aide de la communauté internationale connaissent souvent une augmentation de la misère et du chômage, créant encore plus de problèmes à résoudre pour l'État concerné. Par exemple, dans le cas d’Haïti, cette perturbation sociopolitique a permis aux troupes de la MINUSTAH de se maintenir sur le territoire haïtien pendant plus de 14 ans, sous prétexte de résoudre les conflits que l’État national ne pouvait gérer. Mais, après cette longue  période, on pourrait se demander, la situation du pays a-t-elle changé? Au fil des décennies, la souveraineté territoriale est considérée comme un élément crucial par l’État dans la gestion du territoire national. C’est un moyen par lequel l’État exerce son pouvoir, contrôle sa population et la défend contre les menaces extérieures. En permanence,  l'idée de souveraineté des États est remise en question par l’expansion territoriale de certains États plus puissants. Cependant, au lieu de dépenser autant d’argent pour des troupes étrangères, ces fonds pourraient être utilisés pour la construction d’infrastructures telles que des autoroutes et des hôpitaux, afin d’améliorer les conditions de vie de la population haïtienne. Cette assistance fournie par la communauté internationale transforme le pays en une commodité pour les travailleurs de l’aide humanitaire, créant un marché pour les troupes de la communauté internationale, depuis la première mission de l’ONU en 1993, la Mission des Nations Unies en Haïti (MINUHA), passant par la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) en 2004 pour arriver aujourd'hui à la Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS) et les ONG internationales. Cela peut aussi entraîner une violation du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, affaiblissant la souveraineté du pays. Comme je l’ai déjà expliqué dans deux articles datés de 2017 et 2021,  la souveraineté de l’État haïtien devient un pouvoir local face à l’ingérence d’États extérieurs, ce qui est en contradiction avec la Charte des Nations Unies. En conclusion, le cas d’Haïti illustre les défis complexes et interconnectés de la privatisation de l’aide humanitaire et des politiques de lutte contre la pauvreté. Bien que l’intervention internationale puisse offrir un soulagement en temps de crise socio-économique, elle peut également créer des dépendances préjudiciables et limiter la capacité d’un État à s’auto-gouverner et à promouvoir un développement économique durable. Pour un avenir plus prometteur, il est important que la communauté internationale et les acteurs locaux travaillent ensemble pour renforcer les institutions haïtiennes, promouvoir la justice sociale et garantir que l’aide soit dispensée de manière transparente et efficace.    Guerby SAINTE Doctorant en  Géographie (Université d’État de Campinas- Unicamp)

  • La déchéance de la dignité humaine en Haïti: sur les états d’âmes des dirigeant.e.s (2011-2024) [1]

    Source 1: La Dépêche / Source 2: CDN, 2023 La crise qui prévaut, en Haïti, au cours des dernières années me pousse souvent à réfléchir - non pas sur les destructions, les pertes matérielles enregistrées (bien qu’un inventaire en ce sens se révèle plus que nécessaire) - mais sur “l’état d’esprit, les états d’âme”de l’ être Haïtien  en général. En regardant les images d'infrastructures (maisons, bâtiments publics et privés, rues etc.) détruites par les gangs, en écoutant les témoignages de survivants et survivantes des actes horribles commis par ces criminels, en regardant des images choquants ou des vidéos que ces derniers ont publiées sur les réseaux sociaux pour exposer leurs forfaits, en écoutant les prises de positions des autorités haïtiennes au cours des dernières années, en s’informant sur la calamité de la population à qui le droit d’aller et de venir est interdit, je me pose toujours ces questions: Pourquoi/comment nous sommes arrivés là ? Ces deux interrogations me portent à réfléchir non seulement sur l’état d’esprit, les états d’âme de la population paisible, des rescapé.e.s, des torturé.e.s, des dépourvu.e.s, mais aussi sur l’état d’esprit et les états d’âme des représentant.e.s de l’État ainsi que sur l’état d’esprit, les états d’âme de l'opposition politique en Haïti au cours des deux dernières décennies ainsi que la disposition de l’état d’esprit des forcenés criminels. D’où la nécessité d'organiser cette petite réflexion en quatre parties, qui seront publiées en quatre temps: (1)   Sur “les états d’âme” des dirigeant.e.s d'Haïti (2011-2024); (2) Sur “les états d’âmes” des allié.e.s et ex-opposant.e.s aux dirigeant.e.s haïtien.ne .s (2011-2024); (3) Sur “les états d’âme” des forcenés criminels en Haïti et (4) Sur les états d’âme des anéanti.e.s en Haïti (2011-2024). En janvier 2010, Haïti a connu une catastrophe sans précédent: un tremblement de terre qui a provoqué plusieurs centaines de milliers de morts, plusieurs centaines de milliers de sans-abris, d'orphelins, de personnes à mobilité réduite. Toutefois, la situation alarmante dans laquelle ce tremblement a plongé le pays n’a pas empêché la réalisation des élections prévues en octobre, 10 mois après. Ces élections ont été, à mes yeux spéciales, car, c’était pour la première fois deux chanteurs populaires, Wyclef Jean et Michel Joseph Michel Martelly se sont portés candidat à la présidence. Alors que selon les lois républicaines, la candidature des deux aurait dû être annulée, le conseil électoral provisoire de l’époque a écarté uniquement la candidature de Wyclef Jean. À la surprise générale, lorsque Martelly est arrivé au second tour de ces élections, je me posais deux questions: i) comment/pourquoi l’a-t-on laissé arriver là ?; et ii) s’il arrivait à être élu président comment serait-elle Haïti après son quinquennat ? Mes préoccupations étaient liées à (i) son impéritie administrative et (ii) son autoproclamation de « bandi legal » ? Cette préoccupation m’avait beaucoup hanté l’esprit: si quelqu’un qui s’est autoproclamé « bandit légal » - qui, durant ses activités de chanteur, n’avait raté aucune occasion d’invectiver contre l'État, contre les Institutions républicaines - arrivait à être élu président, Haïti ne serait-elle pas devenue un « paradis de bandits » ?  Bon, pour le bonheur ou le malheur du pays, pour le bonheur ou le malheur des êtres haïtiens, il a été non seulement élu président de la première « République Nègre » du Nouveau Monde, mais a aussi fait élire son successeur, le regretté mémoire Jovenel Moïse ( nèg bannan nan ). L’assassinat de ce dernier ne lui a pas mis hors du pouvoir malgré des suspicions à son encontre quant à sa participation comme auteur de cet acte odieux.  Au contraire, il est parvenu à s’imposer dans la gouvernance du pays jusqu’à aujourd’hui. En d’autres termes, jusqu'à aujourd'hui, Martelly a beaucoup d’influence dans la gouvernance du pays. Bref, son accession au pouvoir, en 2010, a inauguré l’avènement d’ un règne , d’un real politique  celui des bandi legal  ou des bandits au pouvoir . Sur ce, il suffit de se rappeler de son album intitulé Bandi legal paru en 2008; c’est-à-dire à peu près trois ans avant son accession au pouvoir et particulièrement de la chanson titré bandi legal  dans laquelle il chante en intro: Bandi tou tan. Bandi legal yo ki rive. Bandi legal yo chèf lame.... Bandi legal yo pran lari. Wi yo legalize . (Sweet Micky, 2008). Oui, les autoproclamés « bandits légaux » d’hier sont finalement arrivés au pouvoir, à la présidence du pays. Sont-ils parvenus à concrétiser leur rêve? Son accession au pouvoir lui a-t-il permis de « légaliser le banditisme » comme il l’a chanté trois avant? Maintenant c’est l’heure du bilan. Mais, les résultats sont là, sont visibles. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la situation actuelle du pays et on aura des réponses à ces questions. Il faut plutôt s’interroger sur l’état d’être, sur les états d’âme de ces dirigeants et dirigeantes, en commençant par: Comment vivent-ils/elles, les dirigeants et dirigeantes qui ont dirigé Haïti au cours des dernières décennies? Comment sont leurs quotidiens ? Leurs routines ? Vivent-ils/elles avec le sentiment d’un devoir accompli ? Sont-ils/elles heureux/euses ou se sentent-ils/elles coupables de la situation actuelle ? Sont-ils/elles fiers/fières d’avoir dirigé Haïti ? Si on prend en compte la situation actuelle du pays et la « chanson bandit légal », un ex-dirigeant comme Joseph Michel devrait se sentir fier ou devrait s'enorgueillir d’avoir fait du bon boulot. Car, paraît-il que son avènement au pouvoir lui a permis de concrétiser son rêve exprimé clairement dans sa chanson datée de 2008: légitimer le banditisme . Avec la complicité de l’ainsi appelée « communauté internationale », lui et ses allié.es ont fini par organiser et institutionnaliser le grand banditisme dans le pays durant ces dernières décennies. Ainsi, dans un communiqué publié le mardi 20 août 2024, le Trésor des États-Unis a annoncé avoir sanctionné l’ex-président Michel Joseph Martelly pour son implication présumée dans trafic de drogues, blanchiment et d’être responsable de la faillite sécuritaire et politique d’Haïti, une sanction qui est venue deux l’année après que ce dernier ait été sanctionné par le Gouvernement canadien pour les mêmes accusations. S’agit-il d’une bonne nouvelle ? Pourrait-on commémorer cette nouvelle ? Quels impacts ces sanctions auront-elles sur la situation actuelle du pays ? Ne ç’aurait-elle pas été une bonne nouvelle si ces accusations n’étaient pas connues de tous ou si ce monsieur n'avait pas été accusé par la grande majorité de la population pour ces mêmes motifs ? De toute façon, on a qu’à s’interroger… par seulement sur les états âmes de ces haïtiens qui ont l’honneur de diriger le pays, mais de toutes les couches de la société, surtout sur les états anéanti.e.s.  Dieumettre Jean Docteur en Études Littéraires dieumettrejean@yahoo.fr .

  • La chute d’une étoile montante - in memoriam de Francky Altinéus Francky

    Francky, dans la situation actuelle de notre chère Haïti, on aurait pu passer des heures ensemble à discuter… à réfléchir sur la déchéance de la vie humaine, parler de la politique, discuter sur les méchancetés, les cruautés des élites politique, économique et intellectuelle du pays. Mais, hélas! On dit souvent que les temps de crise sont toujours propices, fertiles pour l'avènement de nouvelles idées, de nouvelles réflexions, de nouvelles théories. Voilà, notre cher Francky, ce qui explique le lancement aujourd’hui de “cette revue”, dont le premier numéro est lancé en hommage à toi, notre cher frère et collègue. 2016-2024, ça fait déjà 8 ans et quelques mois depuis que tu n’es plus parmi nous, non pas selon le principe de la Nature: “tout naît, tout vit, tout périt”, mais par un projet politique dévastateur, exterminateur, concocté et implémenté par des ennemis extérieurs et intérieurs de la nation haïtienne. Lorsqu’en 2016, après avoir soutenu avec brio ton mémoire de maîtrise intitulé “Espaces agraires en Haïti: structure foncière et production du riz dans le département de l’Artibonite, tu as choisi de retourner au bercail sans boucler les processus d’admission en Doctorat, n’avais-tu pas voulu témoigner à quel point notre cher pays te tenait à coeur?... D’ailleurs, nous nous rappelons parfaitement bien, au cours de la réalisation de tes recherches de Maîtrise, nous avions beaucoup discuté tant sur des aspects pertinents de ta recherche que sur des potentialités d’Haïti, sur notre attachement à la mère-patrie ainsi que sur notre plein désir d’apporter notre pleine contribution dans la re(de)construction d’Haïti. Ton attachement à la mère-patrie, ton désir de promouvoir Haïti, de contribuer au changement du pays t’a coûté la vie. Malgré les insistances pour que tu aies finalisé les processus d’admission au doctorat, par amour pour la patrie,  n’as-tu pas choisi de retourner au bercail afin de mettre tes compétences au service du pays? N’étais-tu pas en route pour aller dépenser ton cours à l’UPAG - Université Publique des Gonaïves - quand les illuminés criminels ont décidé de détruire ta vie? Oui … Tu as été assassiné en allant au travail pour aller apporter le pain d’instruction à des milliers de jeunes universitaires assoiffé.e.s de savoir, hanté.e.s par le désir d’apprendre et de contribuer pleinement au développement du pays. Dans un pays où l'État remplissait sa première fonction première qui est celle de la sécurité publique, aurais-tu été assassiné aussi lâchement? Et même si cela arrivait, n'aurais-tu pas déjà eu justice? Ah…! Trop d’interrogations…notre cher collègue. Aujourd'hui, notre chère Haïti se transforme en un  pandémonium. Toutes les institutions sociétales (la famille, l’école, la police, l'État, les institutions d’enseignement, la presse)… Toutes sont anéanties par les illuminés criminels assoiffés de l’argent, de sang et de pouvoir. Voilà dans quel contexte nous lançons cette “revue” dans l’objectif de diffuser et partager régulièrement nos réflexions sur les enjeux sociopolitiques, culturels, économiques qui affectent non seulement la société haïtienne, mais aussi de penser Haïti en relation avec d'autres pays du monde. T'honorer par le présent numéro n’est qu’un signe témoignant notre profonde reconnaissance envers l’étoile montante que tu t’est révélé durant ton court passage sur cette terre. Auteur: Dieumettre Jean

  • Mise au point sur la crise haïtienne et les défis actuels

    Lors des dernières élections organisées en Haïti, en novembre 2016, Jovenel Moïse, “Nèg bannann nan” candidat choisi par l’ancien chef de l’Etat Joseph Michel Martelly a été élu président d'Haïti avec 55,67% des votes valides d’un très faible taux de participation que représentait 21% de la population en âge de voter, selon les résultats officiels du Conseil Électoral Provisoire (CEP). Ce taux de 21% de participation, reflète déjà un manque de légitimité populaire pour le président Jovenel Moïse, du Parti Haitien Tèt Kale (PHTK), qui selon Frédéric Thomas, chercheur en sciences politiques au Centre Tricontinental de Louvain-la-Neuve (Belgique), est une catastrophe pour Haïti (voir Le Nouvelliste du 29 nov. 2016). Quoi qu’il en soit, le 7 février 2017, Jovenel Moïse est investi comme 58ᵉᵐᵉ président de la République d'Haïti. Il avait comme principal “projet”, la relance de l'agriculture qui, pour nous a été un véritable slogan au tour de la réunion “des hommes, la terre, le soleil, et les rivières pour pouvoir mettre à manger dans l'assiette du peuple, pour mettre de l'argent dans sa poche”. Ceci parce que, les données de l’Institut Haitien de Statistique et d'Informatique (IHSI) montrent que la production agricole du pays est en chute libre, depuis l’adoption des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990 par les dirigeants haïtiens en favorisant la consommation local à partir de l’importation au détriment de la production (biens et services) nationale. Après son investiture à la magistrature suprême de l’État, Jovenel Moïse a fait le choix de Jack Guy Lafontant comme premier ministre qui a formé son gouvernement. Au début du mois de juillet 2018, le gouvernement Moïse-Lafontant avait annoncé la hausse des prix de l'essence de 38%, du gazole de 47% et du kérosène de 51%. Selon le gouvernement, la décision a été motivée par les “pertes enregistrées au niveau des recettes douanières et la nécessité de mettre fin à une subvention bénéfique aux plus riches”. En réaction, entre les 6 et 7 juillet 2018, les principales villes et routes du pays avaient été hérissées de barricades, pillages, incendies, paralysant toute activité, principalement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Mouvement connu sous le nom de Peyi lòk, mené par l'opposition radicale qui utilise la violence pour défendre ses intérêts personnels. Face à cette réaction, le gouvernement est revenu sur sa décision moins de 24 heures après son annonce, sans pour autant calmer la colère des manifestants. Devant les revendications de la population haïtienne, le gouvernement de Jovenel Moïse a pris une allure dictatoriale marquée par différents massacres comme celui de La Saline, survenu du 13 novembre 2018, où 73 personnes ont été assassinées, dont sept à coups de hache ou de machettes. Cette carnage a été dénoncée par les organismes de droits humains comme le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Fondation Ayiti Je Klere (FJKL), Office de Protection du Citoyen (OPC), ainsi que par des organisations internationales responsabilisant directement l’ancien policier Jimmy Chérisier, alias «Barbecue», un allié du pouvoir à travers ses liens avec les gangs explique l’idée d'un “massacre d’Etat”. Sous l’influence du mouvement dénommé: #Kote Kòb Petro Caribe a? porté par des jeunes et rattrapé par l'opposition radicale, le 17 octobre 2018, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province du pays pour exiger que la lumière soit faite sur l’utilisation des fonds PetroCaribe et pour demander le départ du président Jovenel Moïse. La colère de la population contre la vie chère et celle contre la corruption s'étaient rejointes, au sein de ce mouvement réclamant les comptes d'un montant de 4,5 milliards de dollars dilapidés, principalement sous le gouvernement de Michel Martelly (2011-2016). Le 13 janvier 2020, marque le début de l'effondrement total de l’État haïtien quand le président Jovenel Moïse a déclaré que “ce lundi 13 janvier 2020, ramène la fin de la 50ᵉᵐᵉ législature. Nous constatons la caducité du Parlement et nous prenons acte de ce vide institutionnel occasionné par le départ de la chambre des députés et des 2/3 du Sénat”. Entre-temps, l’Art. 136 de la Constitution haïtienne de 1987, stipule que” le Président de la République, Chef de l’État, veille au respect et à l’exécution de la Constitution et à la stabilité des institutions. Il assure le bon fonctionnement régulier des Pouvoirs Publiques ainsi que la continuité de l’État”. Par son constat du caducité du Parlement en 2020, le président a violé la Constitution car, il aurait dû organiser les élections pour renouveler le Parlement conformément à l’article 136 de la Constitution. Pour mieux assurer son pouvoir, ou dans sa dérive autoritaire, Jovenel Moïse a utilisé les services des gangs armés qui sont déployés, renforcés et même fédérés, en juin 2020, sur les propositions de la Commission Nationale de Désarmement, de Démantèlement et de Réinsertion (CNDDR). Les gangs ont été fédérés en de deux groupes sous les noms suivants: G-9 et G-Pep qui, selon certains organismes de Droits Humains comme RNDDH, le G-9, était proche du pouvoir de PHTK, et le G-Pep, proche de l’opposition radicale, ce que fait explosé l’insécurité avec des assassinats, enlèvements, viols et vols. C’était dans cette spirale de violence et d’instabilité que dans la nuit du 7 juillet 2021, un commando pénétrait à l’intérieur de la résidence du président haïtien et l’exécutait de plusieurs balles. Le premier ministre a.i d’alors, Claude Joseph annonce la nouvelle à la population dans la matinée, décrivant les exécutants comme un groupe d’étrangers, s’exprimant en espagnol et en anglais, s’étant fait passer pour des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis. Ce qui résulte à l'effondrement total de l’État de droit et democratique en Haïti. Une fois que, le président Jovenel Moïse a été le dernier élu par le peuple, ainsi que le 1/3 du Sénat “Ti rès Sena a” dont, les mandats des sénateurs allaient prendre fin en janvier 2022. Malgré que nous étions en désaccord avec la dérive autoritaire de son gouvernement, comme nous faisons remarquer dans une note de presse en 2021, nous sommes révoltés et condamnons avec force l’assassinat du Chef de l’État haïtien. Le 20 juillet 2021, après l’execution brutale de Jovenel Moise, Ariel Henry, premier minstre nommé un jour avant l’assassinat du président Moise apris les reines du pouvoir avec l’objectif d’organiser les élections pour le retablissement de l’orde democratique. Il a passé 32 mois à la tête du pays sans pouvoir négocier avec l'opposition pour organiser ces élections. Pour trouver un accord politique entre la classe politique haïtienne, il a fallu l’intervention de la Communauté caribéenne CARICOM, sous l’influence, principalement des États-Unis pour trouver un accord le 3 avril 2024. En même temps, les gangs sont devenus de plus en plus forts, riches, lourdement armés et autonomes. Ces caïds terrorisent la population en toute impunité, en organisant des massacres, enlèvements, viols, vols, incendies de maisons dans des quartiers de Delmas, Port-au-Prince, Carrefour, Cité Soleil, Tabarre, Croix-des-Bouquets etc... Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), les zones contrôlées directement ou sous l’influence des gangs représentent environ 80% du territoire de la région métropolitaine de Port-au-Prince où le déplacement interne s’élève à plus de 600.000 personnes. L’accord du 3 avril a donné naissance au Conseil Présidentiel de Transition (CPT), mais, paradoxalement le texte n’est pas encore publié dans le Journal Officiel de la République, Le Moniteur pour qu’il puisse avoir une valeur juridique. Malgré cette anomalie, composé de 9 membres, le CPT investi et installé à tête du pays le 25 avril 2024, en se donnant comme missions: le rétablissement de la sécurité publique, l’organisation de la conférence nationale et de la réforme constitutionnelle, la réalisation des élections générales, démocratique, crédibles et participatives, la restauration de la justice, de l’État de droits et des droits fondamentaux des citoyens et le redressement institutionnel et économique. Pour atteindre ses objectifs, comme fut le cas en 2004, sous l’influence des États-Unis, le CPT a choisi le Dr. Garry Conille comme premier ministre. Le 12 juin 2024, le gouvernement de Conille est investi et installé dans ses fonctions pour mener la transition jusqu’au mois de février 2026. Si on tient compte des objectifs fixés, il y a lieu de questionner si les 5 chantiers dans l’accord du 3 avril sont réalisables pendant cette période de transition. Considérant le rétablissement de la sécurité, comme la première mission pour entamer les autres chantiers, le gouvernement CPT-Conille semble compter sur la Mission multinationale armée sollicitée par Ariel Henry, autorisée en octobre 2023 par l’ONU, et qui devrait se déployer sous le leadership du Kenya. Cependant, le rétablissement de la sécurité est la responsabilité de l’État haitien. On pense naturellement, en premier lieu, à l'action de la police, la justice et, en cas de besoin, les Forces Armées d'Haïti, étant donné que, selon certains spécialistes, le pays fait face à une guérilla urbaine. En ce sens, pourquoi la communauté internationale, principalement les États-Unis ne veulent pas renforcer les forces de sécurités haïtiennes au lieu de financer une nouvelle mission d'occupation d'Haïti, dont 2000 policiers kényans? Tandis que, 3.000 policiers haïtiens ont quitté Haïti dans le cadre du Programme Biden, il ne s’agit pas d'un paradoxe? Oswa se pa nan betiz yap passe nou? Il nous semble que la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) a pour principale mission d’aider à établir un climat de paix apparent permettant d’organiser les élections afin de maintenir le statu quo. De quelque façon que cela soit, il faut rappeler, que les élections sont l’une des principales sources d’instabilité en Haïti, alors nous exhortons le gouvernement CPT-Conille a réaliser la Conférence Nationale et la Réforme Constitutionnelle avant l’organisation des élections qui doivent conduire au rétablissement de l’ordre democratique en 2026. Enfin, nous observons avec attention, les premières mesures du gouvernement comme la composition du cabinet ministériel qui prend en compte la quota de 30% de la présence féminine, ainsi que la nomination de la ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l’assainissement des Institutions de l’Etat et de la lutte contre la corruption et de l’impunité. C’est une bonne idée, car les études de Leslie Péan (1990, 2005, 2006, 2007) montrent que les ressources financières qui devraient être investies dans des projets de développement d'Haïti sont souvent détournées. Nous espérons donc que ce gouvernement entamera le procès de PetroCaribe et, en même temps, nous doutons fortement qu’il remplisse les missions définies dans l’accord politique du 3 avril 2024. Par Ismane Desrosiers, Doctorant en Géographie.

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