Haïti et l’État prédateur : les dessous de plus de 300 partis politiques

Aujourd’hui, Haïti se trouve à un moment paradoxalement crucial, non seulement en raison de la possibilité, enfin, d’organiser des élections dans un État qui se proclame démocratique, mais dont le pouvoir est , depuis une décennie, est exercé par des autorités illégitimes, n’ayant pas accédé au pouvoir par la voie électorale, mais aussi en raison de la profonde crise institutionnelle, sécuritaire, sociale et politique que traverse le pays.
Le 26 mars dernier, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) a homologué la liste de 282 partis politiques approuvés sur un total de 320 inscrits. En tenant compte de ce nombre, le pays compte actuellement environ 300 partis politiques habilités à participer aux prochaines élections. Si le multipartisme est souvent considéré comme un signe de vitalité démocratique, sa prolifération excessive, comme c’est le cas en Haïti, révèle précisément l’échec du système démocratique lui-même. Cependant, ce texte ne se propose pas d’examiner directement cette crise, mais plutôt de présenter une réflexion sur l’État haïtien. Je crois que comprendre cette institution peut nous aider à déchiffrer non seulement la prolifération démesurée des partis politiques, dont beaucoup se ressemblent par l’absence d’idéologie, de projet politique ou d’idéal, mais aussi les impasses que cette fragmentation révèle quant au fonctionnement même de l’État.
Michel-Rolph Trouillot conçoit l’État haïtien comme un État qui se construit et agit contre la nation haïtienne. C’est-à-dire, un véritable État contre la nation. C’est une idée que je partage pleinement. Au-delà de cet accord, je soutiens que tout État qui, au lieu de servir sa propre nation, se retourne contre elle en mettant ses institutions aux intérêts de particuliers, est, par définition, un État prédateur.
Depuis sa formation, l’État haïtien s’est comporté de cette manière. Les États prédateurs, selon Peter Evans, sont ceux qui ne manifestent plus de respect envers leurs sociétés qu’un prédateur envers sa proie. Comme des prédateurs, ces États consomment le surplus qu’ils extraient des ressources du pays, incitant les acteurs privés à migrer des activités productives vers des activités improductives. Ils échouent à offrir des biens collectifs tels que l’éducation, la santé, la sécurité ou la protection sociale…
Dans le cas haïtien, il est difficile de trouver un gouvernement dont les membres ne se soient pas approprié, à des fins d’enrichissement illicite, les ressources du pays. Dans ce pays, les scandales successifs de népotisme, de corruption, de trafic d'influence etc... laissent comprendre que l’État fonctionne comme une extension des familles de la majorité des politiciens. Les postes et les fonctions sont distribués sur la base de liens personnels ou familiaux, et souvent vendus au plus offrant. Les fonctions publiques et les décisions administratives sont traitées comme des marchandises. Les droits ne sont garantis qu’en échange de paiement ou de pots-de-vin; les services publics se transforment alors en occasions d’extorsion. Juges, policiers et fonctionnaires exigent des pots-de-vin pour accomplir leurs tâches. Dans ce pays, on dirait que tout se vend, tout s’achète.
Dans ce contexte, détenir une fraction du pouvoir public est devenu un véritable instrument de marchandage, facilement convertible en moyen d’enrichissement personnel illicite. Lorsqu’on comprend cette dynamique, il devient possible de saisir pourquoi, dans un pays d’environ 11 millions d’habitants, selon l’Office national d'identification (ONI), comptant approximativement 6,3 millions d’électeurs, d’après le Conseil Électoral Provisoire, on recense près de 320 partis politiques officiellement enregistrés.
L’État ne se contente pas de désorienter le pays ; il impose également sa propre logique et contamine le mode de fonctionnement des autres institutions, publiques comme privées. Lorsqu’il agit en prédateur, répandant sa voracité, les institutions reproduisent ses vices de prédation. La plupart d’entre elles, y compris celles qui prétendent être les plus nobles, finissent par subordonner leurs objectifs à la logique du profit, avant même de considérer le bien-être collectif. Écoles, universités, hôpitaux, transports “publics”, pharmacies, églises, centres communautaires se transforment ainsi en rouages d’un système qui dévore ce qu’il devrait protéger. Ces institutions, au lieu de servir la société, deviennent des instruments de prédation, reproduisant la même logique marchande effrénée qui ronge les fondements collectifs, détruit les infrastructures et désarticule les liens de solidarité.
En promouvant la compétition et l’individualisme extrêmes, ces institutions finissent par déformer les subjectivités, transformant de nombreux individus en monstres mus par la voracité et l’indifférence, et d’autres en morts-vivants, privés même des droits les plus élémentaires, tels que ceux de vivre, respirer, se nourrir dignement et dormir en paix. La prédation exercée par l’État et par les groupes criminels instaure une symbiose perverse qui viole systématiquement les droits de la population. Cette logique soutient également l’action de groupes criminels qui enlèvent, violentent et extorquent jusqu’aux dernières ressources des familles des victimes.
Pour beaucoup d’individus, posséder une arme à feu dans le pays est devenu synonyme de pouvoir économique, un outil pour accumuler de l’argent et exercer une domination. Ce phénomène est étroitement lié aux mécanismes d’ascension politique, durant les périodes électorales, il est courant que des candidats distribuent des armes dans les quartiers périphériques afin de s’assurer un soutien, mais ils se préoccupent rarement de récupérer ces armes après le scrutin. Ces armes se transforment en instruments de prédation individualisée, utilisées pour instaurer la terreur et soumettre la population. Issue de cette logique prédatrice, l’insécurité généralisée et institutionnalisée empêche depuis longtemps toute activité visant à garantir un minimum de bien-être dans le pays.
Depuis les gouvernements du PHTK, initiés par l’ancien président Joseph Michel Martelly, en passant par l’ex‑président assassiné Jovenel Moïse, le premier ministre Ariel Henry et, actuellement, Alix Didier Fils‑Aimé, l’État haïtien a cessé d’offrir les prérequis fondamentaux nécessaires au fonctionnement de la nation.
Les prochaines élections, en Haïti, représenteront difficilement une véritable rupture avec le système prédateur qui structure l’État. Dans un pays où les armes et l’argent se sont constitués comme les principaux médiateurs du succès électoral, le processus politique tend à reproduire les mêmes logiques de domination et de corruption qui soutiennent le pouvoir. La formation de groupes criminels, souvent encouragée par des partis politiques, révèle la fusion entre violence et politique comme stratégie de maintien du contrôle. Ainsi, loin d’annoncer un renouveau démocratique, les élections ne font que réaffirmer le dilemme central de la réalité socio-politique d’Haïti : la persistance d’un État qui, au lieu d’être au service de la nation, se comporte comme un prédateur, percevant la nation comme une proie à dévorer.
Le destin de la Première République noire à l’ère moderne demeure entouré d’incertitudes. Le grand défi consiste à faire comprendre aux politiciens haïtiens que cette République ne leur appartient pas exclusivement, comme l’avaient déjà averti Baron de Vastey, Anténor Firmin et Hannibal Price, mais qu’elle est avant tout une œuvre collective du peuple noir, expression vivante de sa lutte, de sa résistance et de son aspiration à la liberté.
Frantz Rousseau Déus
Docteur en Sociologie




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