La déchéance de la dignité humaine en Haïti : Sur les états d’âme des anéanti.e.s en Haïti (2011-2024) (II)
- preflexoeseopinioe
- 12 janv. 2025
- 8 min de lecture

Comment les personnes anéanties - qui ont perdu un.e ou plusieurs des leurs, qui ont perdu tous leurs biens dans des cruautés les plus horribles commises par des gangs-terroristes en Haïti, au cours des dernières années -, vivent-elles? Voilà la première question qui me vient à l’esprit quand je m’incline à réfléchir sur Haïti. Et le défi d’une telle interrogation sont les contours historiques qu’ils impliquent - des contours temporels (bien entendu). Et sans vouloir s'engager dans trop de contours qui pourraient nuire au but général des lignes qui suivent, ce texte part de l’année de 2010, comme marqueur historique de la gestation du « banditisme généralisé » qui bat son plein dans le pays pour conclure par une kyrielle d’interrogations sur les états d’âmes des anéanti.e.s au cours des six dernières années. En dernier lieu, il s’agit plutôt de faire quelques propositions pour les futur.e.s dirigeant.e.s du pays (j’ai dit futurs, car les dirigeants actuels ne se distinguent pas de leurs prédécesseurs).
2010 et l'arrivée de l’ère des « bandi legal »
Rien de particulier d’affirmer que les grands événements annoncent toujours la fin d’une ère et le début d’une autre porteuse d’espoirs, de nouveautés. En d’autres termes, rien de particulier d’affirmer que ce sont les grands évènements qui ont marqué des tournants majeurs dans l’Histoire de l’humanité et ont conduit à des changements (parfois, profonds voire radicaux) tant au niveau de pensée qu’au niveau socio-économique, politique et culturel. C’était justement ce principe qui habitait l’esprit en Haïti, après le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a frappé le pays, occasionnant la mort des centaines de milliers de personnes, des centaines de milliers d’autres paralysées, des destructions massives des infrastructures. Dans les rues, à la radio, dans les conversations ordinaires on entendait souvent: rien ne sera jamais fait comme avant, tout sera fait autrement (la politique, les modes de vie, les modes de construction, le vivre ensemble, etc.). Cette nouvelle ère annoncée a amené au pouvoir, en Haïti, un antipolitique, un autoproclamé « bandi legal », Michel Joseph Michel Martelly, dit Sweet Micky, intronisé le 14 mai 2011.
Six mois après son accession, soit le 15 novembre 2011, en se basant sur « la recrudescence des cas d’enlèvement et de séquestration contre rançon, des attaques armées en cascade contre des institutions bancaires, des assassinats, des lynchages et des agressions physiques contre des membres de la population dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, le Réseau Nationale de Défense des Droits Humains (RNDDH) a publié un rapport intitulé Dégradation de la situation sécuritaire en Haïti : le RNDDH tire la sonnette d’alarme dans lequel, il a observé que les criminels avaient œuvré en « toute impunité, à vue d’œil avec une arrogance à nulle autre pareille » (- une arrogance qui a marqué la marche gangreneuse que le pays a entrepris avec l’arrivée des autoproclamé « bandi legal » au pouvoir). D’ailleurs, durant les campagnes électorales de 2010 et durant les premiers mois de son quinquennat, Martelly a fait montre de la même arrogance personnifiée qu’il avait incarné tout au long de son parcours de chanteur.
Voilà pourquoi, durant sa gouvernance, on avait constaté l’institution d’une arrogance inouïe (gros mots, insultes aux femmes, revendication des actes de corruption, népotisme) et un processus de « banalisation de l’État. La banalisation de l'État s’est faite par la destruction du symbolisme de l’État, la destruction des structures d’urbanisation (feux de signalisation, signalétique essentielles de passage et de rythme de circulation), par la création de partis politiques bidon. Ainsi, le « bandi legal » a créé son propre parti politique, PHTK, fondé le 16 août 2012, 14 mois après avoir été élu sous les bannières du parti politique Repons Peyizan). La « banditisation de l’État » et « légalisation du banditisme » dans le pays ont été mises en œuvre: des groupes armés ont été créés un peu partout sur le territoire national, des armes à feu de haut calibre sont rentrées et distribuées dans les différents quartiers populaires en vue d’assurer la pérennité de ce régime.
Avec de la complicité diverse, avec la force de l’argent et des armes, en monnayant des millions d’Haïtiens et d’Haïtiennes vivant dans la pauvreté extrême avec mille gourde, les « bandits légaux » et allié(e)s sont parvenus à se renouveler, en faisant élire leur candidat à la présidence le feu Jovenel Moïse, un nombre considérable de leurs candidats au parlement et aux municipalités. Pour poursuivre le projet de la « banditisation de l'État » et de la « légalisation du banditisme », il leur a fallu également des juges de tout niveau dans le système judiciaire. Si le règne du « bandit légal I » avec Martelly au commande avait M. Lamarre Bélizaire comme juge d’instruction pour aider le régime à implémenter son projet-destructeur, un juge qui, dans de parodie de justice, en dehors des lois républicaines, libérait des grands criminels leur disant ale pa fè sa ankò, le règne du « bandit légal II », dirigé par le feu Jovenel, pouvait compter sur un nombre plus important de juges d’instructions pour exécuter leur projet.
En 2017, à Paris, le feu président Moïse n'avait-il pas déclaré qu’il a été contraint de nommer 50 juges ‘corrompus’ dans le système judiciaire ? Contraint par qui ? Ses mentors, les « bandi legal » ? Pour quelle mission? Légitimer le banditisme? Cette affirmation n’a-t-elle pas été un vœu d’impuissance face à ses mentors? Une manière de dire qu’il a été pris en étau entre la vie et la mort?
En tout cas, la nomination des juges ‘corrompus’, la distribution d’armes à feu de lourdes calibres à grande échelle dans les quartiers populaires, la corruption à grande échelle, la destruction des infrastructures comme feu de signalisation constituaient des bases solides pour l'implémentation totale du banditisme, de l'arrogance, de la violence multiforme, de la criminalité comme méthode et stratégie de gouvernance. Une méthode qui a commencé à donner des résultats palpables à partir de 2018, occasionnant le peyi lòk, des massacres à répétition, des tortures, des assassinats, des viols, des centaines de milliers de déplacé.e.s, etc.
Les massacres continuent, les anéanti.e.s se comptent par milliers
En novembre 2018, le pays a connu le premier massacre sous l’ère du « Bandi legal II », le Massacre de la saline dans lesquels des dizaines de personnes ont été assassinées, des dizaines de maisons pillées et incendiées, des dizaines de femmes violées, des dizaines de personnes disparues, sans compter les dizaines des déplacé.e.s internes, les orphelin.e.s. Ce massacre n’a été que le premier d’une longue série qui s'est produite tout au long de ces six dernières années, dont les deux derniers parmis les plus cruels, se sont produits respectivement à Warf Jérémie, Cité Soleil entre le 6 et 7 décembre 2024 où le terroriste ainsi connu Mikanò a fait massacré plus de 207 personnes, selon les estimations des Organismes de défense des droits humains et celui du Pont Sondé, à Saint-Marc, Artibonite, perpétré le 3 octobre dernier par le gang-terroriste gran grif, dirigé par le terroriste Luckson Elan, qui a laissé plus de 115 morts, une cinquantaine de blessés et plusieurs dizaines de milliers de déplacés.
Bref, de 2011 à date, la situation sécuritaire n’est que détériorée, les criminels à qui il faut incontestablement attribuer le qualificatif de terroriste ont commis et commettent encore leurs actes terroristes en toute quiétude avec une arrogance inouïe, faisant des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de disparu.e.s, de sans-abris, des centaines de milliers d’orphelins et d'orphelines, des veufs et veuves, des rescapé.e.s, des déplacé.e.s etc.
Point besoin de préciser que ce n’est pas avec le régime des « bandi legal » que le banditisme est né dans le pays. Car, avant, il y avait des bandits, des groupes armés qui pratiquaient des cas d’enlèvement, de séquestrations contre rançon, des assassinats, de viols, etc. Point besoin de préciser également que ces actes de criminalité (assassinats, enlèvements suivis de séquestration contre rançon) étaient commis principalement dans le département de l'Ouest, et, ceci d’une manière sporadique et en cascade. Mais, dès l’arrivée du régime des « bandi légal » au pouvoir, la criminalité n’est pas seulement pratiquée à grande échelle (un peu partout dans le pays) au su et au vu de tous, mais aussi célébrée à grande pompe. C'est sous le règne de ce régime que des gangs criminels se sont regroupés en des organisations terroristes appelées Viv ansanm et G-Pèp dont leurs activités incluant assassinat, séquestration contre rançon, pillages, viols, tortures, destructions des biens publics et privés, massacres à répétion, incendies. Ces actes terroristes ont non seulement causé des millions de victimes directes et indirectes en Haïti pendant ces dernières années, mais aussi ont causé près d’un million de déplacé.e.s internes (si on fait foi des données de l’Organisation Internationale de Migration, d'octobre 2024, qui parlent de plus de plus de 700 000).
Depuis 2018, les gangs en Haïti ne se contentent pas uniquement à terroriser, à assassiner, tuer, violer, torturer, ni à détruire les infrastructures (routes, maisons, bâtiments publics et privés, écoles, hôpitaux, bibliothèques, magasins etc.) mais, parallèlement, réalisent des live nas redes sociais comme Facebook, TiK Tok, pour relayer leurs forfaits, exposer leurs arsenaux (provenant de l’extérieur particulièrement aux États-Unis, en République Dominicaine), défier l’État, menacer des citoyen.ne.s sous la complicité des autorités en place tout en laissant la population dans la peur, dans une souffrance généralisée. Ce qui me hante l’esprit c’est justement la peur et la souffrance généralisées provoquées par les gangs-terroristes fruit de ce que j’appelle la « banditisation de l’État » ou de la « légitimation du banditisme » comme méthode de gouvernance, tout en me questionnant sur les états d’âme, les états d’esprit, des victimes des actes de banditisme dans le pays. Une démarche susceptible de nous plonger dans une kyrielle d’interrogations sans réponses, en commençant par « comment ».
Comment donner un sens à la vie des personnes qui ont perdu un.e ou plusieurs des leurs dans des cruautés les plus horribles ? Comment donner un sens à leur vie ? Comment donner le goût/désir de vivre aux survivant.e.s, aux déplacé.e.s, aux personnes qui ont perdu presque tout ce qui fait d’elles des être humains? Comment panser et guérir les plaies incurables dans leur corps et leur âme? En ces questions « comment » se ramifient des questions « Qui » ? Qui pourrait les (ré)conforter? Qui pourrait leur donner le goût/désir de vivre ? Des politicien.e.s? Des sociologues ? Des psychologues ? Des psychanalystes ? Des scientifiques ? Qui pourrait panser et guérir les plaies incurables dans leur corps et leur âme? Des médecins ? Des spécialistes en santé ? Qui va écrire le grand récit retraçant leurs péripéties, leurs souffrances endurées ? Combien de pages contiendra-t-il ce récit? Y-aura-t-il des héros/héroïnes ? Et les personnages, seront-ils courageux, tristes? Auront-ils le sens de l’humour? Auront-ils la force de vivre? Auront-ils le courage d’affronter la réalité? Oh, trop d’interrogations…
En tout cas, en présentant cette petite réflexion sur la situation du pays, je m’attache, d’une part, à m’indigner contre la déchéance de la dignité humaine en Haïti au cours des dernières années et, d’autre part, inviter les futures autorités Haïtiennes de tout mettre en œuvre pour que les personnes anéanties par les forcenés terroristes soient au centre de leurs agendas politiques. J’ai bien dit futures autorités, car celles qui dirigent actuellement le pays ne se distinguent pas [ou pas encore] de leurs prédécesseurs immédiats; après plus six mois au pouvoir, ils.elles donnent l'impression que c’est du même au même.
Les futures autorités du pays devront recourir aux spécialistes de diverses domaines: aux psychologues, aux sociologues, aux démographes, géographes, aux juristes, aux romancier.ère.s, aux critiques littéraires, aux ethnologues, aux historien.e.s, aux anthropologues, aux économistes etc. pour apporter des réponses. Il devrait s'agir d’apporter des réponses, de prendre en charge les personnes anéanties et leurs progénitures, afin d’essayer de leur redonner le goût de vivre, la joie de vivre malgré les plaies incurables.
Dieumettre Jean
Docteur en Études Littéraires






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