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Le secret bien connu de l’origine et de la puissance des gangs en Haïti

(Texte d’opinion sur la situation haïtienne)

Source: MÉRILIEN, Josué & CHARLMERS, Camille. Haiti : urgence d’une solidarité internationale agissante, 2023.


D’où vient la violence des gangs en Haïti ? Comment le pays en est-il venu à cette situation d’ingouvernabilité ? Qui sont les coupables et les complices ? Quels sont les mobiles ? Autant de questions que doivent se poser les esprits intéressés, d’une manière ou d’une autre, au sort d’Haïti. Ce court texte aborde ces questions à travers une réflexion qui n’engage que son auteur.  


De l’origine de la violence des gangs

On peut remonter au duvaliérisme – voire plus loin, avec les zenglen de Faustin Soulouque – pour contextualiser la situation actuelle de la violence des gangs en Haïti. Les tontons macoutes constituaient une milice à la solde du pouvoir, et pouvaient être parfois plus redoutables que l’armée. La (grande) fidélité au régime sanguinaire l’emportait sur les critères éthiques, de civisme, de compétence, dans le choix d’« enrôler » ces individus. Il est sociologiquement normal qu’ils devinssent une nouvelle menace pour la paix sociale à la fin du régime dictatorial (en février 1986), en constituant une réserve d’hommes de main ou de mouchards, de malfaiteurs ou de bandits.

La naissance de FRAPH représente peut-être un point de départ plus marquant dans la progression vers le chaos actuel. Le Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti fut un groupe paramilitaire organisé, dont les principes s’identifiaient à l’exercice d’extrêmes violences, comme mécanismes de contrôle social et de pérennisation du pouvoir. Ce mouvement peut être perçu, en termes institutionnels, comme le premier test post- mais aussi néo-duvaliériste de la conjonction de forces légales et paramilitaires à des fin de répression. L’épisode Aristide, avec ses chimè, a fait déplacer le curseur et transférer de façon plus « démocratique » l’exercice de la violence dans les mains de jeunes armés des quartiers défavorisés de Port-au-Prince. Bien que les chimè ne fussent pas des groupes organisés, ils tiraient leur légitimité et les moyens de leurs exactions du régime de l’ancien prêtre. Bien entendu, sur la question complexe d’Aristide, il y a bien des choses à dire, des nuances à apporter – travail qu’il faudrait faire un jour. Travail de distinction entre un premier Aristide (dont la perspective politico-idéologique de gauche avait un certain ancrage dans la théologie de la libération) et un Aristide gagné par les intérêts impérialistes américains. 

Des années 90 à la première décennie des années 2000, on voit se multiplier de façon de plus en plus hétérogène les réseaux criminels et les commanditaires. Lieu d’enrichissement rapide et de rente, de trafics illicites divers et de combines politiciennes, de cachette ou de couverture immunitaire pour des bandits de grands chemins et les bandits à costumes, la politique devient un jeu macabre aux dépens du peuple haïtien. Les masses croupissent dans la misère et voient leur destin décidé par politiciens et affairistes « de toutes plumes, de tout plumage » qui s’investissent chaque jour dans la formation des gangs. La « possession » de bandes armées n’est plus seulement l’affaire du pouvoir en place ou de quelques groupes puissants ; elle relève aussi d’agissements individuels de ceux qui veulent maintenir un outil de pression, de répression et de dissuasion à des fins de contrôle divers et d’enrichissement. La décennie 2010 marquerait un tournant dans la « démocratie » haïtienne. La montée au pouvoir des dénommés « bandits légaux » a en effet inauguré une nouvelle ère de violence, de criminalité et de corruption. Devenus phénomènes banals, les gangs sont en confiance. Ils font de leur « métier » un lieu de « réussite » de plus en plus sûr pour les jeune.e.s désœuvré.e.s des bidonvilles.  Et, comme depuis toujours, la communauté internationale (avec les États-Unis comme meneur de danse) joue la carte de l’observatrice-actrice en clignant de l’œil la descente bienfaisante de la nation dans les enfers du chaos.  Grâce à elle, les différents groupes de gangs ont pu se fédérer. Et voilà qu’Haïti est mise sous la coupe réglée des gangs pour servir les intérêts des puissants, des politiciens, du secteur privé des affaires et des narcotrafiquants. Dans un tel climat d’épouvante, toute mobilisation populaire importante en vue du renversement de ce système monstrueux est un vrai défi.


Horizon d’espoir : quel contrepouvoir possible par rapport aux forces du chaos ? 

La mise en place de groupes armés a toujours été un instrument de répression visant surtout des figures ou des mouvements progressistes. Elle fait mort.e.s, emprisonné.e.s et exilé.e.s politiques. Le mouvement Lavalas, jusqu’en 1994, annonçait un vent d’espoir et de renouveau. Il était en quelque sorte fédérateur, s’attirant de sympathisant.e.s de toutes les couches sociales, notamment celles et ceux qui étaient très sensibles aux intérêts des masses souffrantes et étaient animé.e.s d’une vision anti-impérialiste. La désillusion n’a pas tardé à se faire jour. Des ruptures se notent, des reconversions et recompositions politiques s’observent, mais aussi des nouvelles formes de répression et de gouvernance se mettent en œuvre. Par exemple, est issu du mouvement Lavalas l’Organisation du peuple en lutte. Laissant transparaître à l’origine une certaine affinité entre elle et le marxisme (avec Gérard Pierre-Charles), l’OPL se veut social-démocrate. La grande foule que drainait Lavalas n’a pas suivi le parti dissident. En témoignent les échecs aux urnes. Plus largement, c’est l’alternative même qu’offraient les sensibilités politiques de gauche qui semble fuir le modèle « classique » des partis politiques. 

Plusieurs choses expliqueraient cette situation. Mais le poids de l’ingérence étrangère, états-unienne, semble incomparable. L’ancien président Jean-Bertrand Aristide, victime d’un coup d’État, a négocié son retour en Haïti et au pouvoir moins de quatre ans plus tard. Le pays en paie le prix, livré aux politiques néolibérales. Aux commandes, les institutions du Bretton Woods et les programmes d’ajustement structurel. En face, une population aux abois aux forces de résistance de plus en plus affaiblies. Ainsi les initiatives progressistes se retrouvent-elles devant l’énorme voire l’impossible difficulté de conscientiser politiquement les masses, « achetables » lors des élections. Le séisme de 2010 arrive comme une dernière goutte d’eau dévastatrice. Miné dans tous ses fondements, le pays va être plus conscient de son procès de dégénérescence. La pauvreté sévit rageusement. Des pays de l’Amérique latine vont devenir pour la première fois des destinations de premier choix pour des milliers d’Haïtiens et d’Haïtiennes qui fuient le pays. Les bandits vont trouver là un terrain fertile de prolifération rapide.


Le cercle vicieux de la complicité : élites politiques et économiques, forces de l’ordre, puissances étrangères 

Le système des gangs relève certainement d’un cercle vicieux. Sans le soutien indéfectible de la police nationale, il serait difficile d’imaginer la pérennité de ce système. Le fait est qu’une frange apparemment importante de la PNH a des accointances avec des politiciens véreux et une bourgeoisie antipatriote. Le complot contre la nation rime avec la volonté de contrôle de la sphère politique. Une visée instrumentale manifeste : avoir prise sur des « zones » clés et stratégiques comme les douanes et les ports, les ministères et autres institutions étatiques. Partout où il y a possibilité d’enrichissement facile et rapide, s’agitent alors les griffes impitoyables. L’enjeu étant de taille, les moyens d’action se mettent en place de façon intransigeante. La corruption de la PNH et la création de gangs deviennent ainsi incontournables.  L’action combinée de ces groupes permet d’installer le climat nécessaire pour faciliter les agissements des agents dudit système. D’où ce cercle vicieux de la violence des gangs, dont le pays doit la marche gangréneuse la plus assurée à l’arrivée au pouvoir des PHTKistes. 

La période de gouvernance des PHTkistes, dans les trois versions de Michel Joseph Martelly, de Jovenel Moïse et d’Ariel Henry, condense les moments évolutifs de ce banditisme. Le syntagme « bandit légal », qui titrait un opus vidéoclip de la formation musicale Sweet Micky de Michel Martelly, devient une réalité tapageuse sous la présidence de ce dernier. En d’autres termes, le banditisme légal promu et performé dans un contexte artistique est transféré dans la sphère étatique avec son même élan tapageur. La dilapidation de fonds publics est ouvertement revendiquée comme l’est un attentat par un groupe terroriste. Cependant, le côté « légal » de ce banditisme ne représente évidemment que la façade d’un réseau bien plus complexe mis en place pour contrôler le pays. Un tel contrôle est nécessaire pour assurer les libres trafics illicites, créer ou garantir des sources d’exploitation et d’enrichissement. 

Cela étant, il y a fort à parier que les vrais objectifs des gangs, les souterrains, dépassent le périmètre national de leurs activités. C’est-à-dire, ces objectifs les dépassent même s’ils y travaillent. C’est du moins ce que laissent comprendre les deux composantes majeures du problème. D’une part, les (réseaux des) trafics de stupéfiants font d’Haïti une terre de transit pour des transactions transnationales. La tentation du sous-sol haïtien constitue un enjeu bien connu, d’autre part. À partir de là, on peut prendre la mesure du haut degré de complexité du problème. Bref, le malheur et le chaos d’Haïti profitent intérieurement comme extérieurement. 


Alors qu’en est-il de la Mission multinationale d’appui à la sécurité en Haïti ?

Si des gestes sincères de solidarité internationale peuvent aider le pays à sortir de son shithole (comme disait Donald Trump avec cette condescendance très états-unienne), ce pays a besoin de refaire, rejouer, son indépendance. Et certaines personnes doivent être prêtes à mourir, car l’ennemi est puissant et son influence, considérable. La véritable impulsion vers la stabilisation/stabilité viendra de femmes et d’hommes honnêtes et patriotes, prêt.e.s à miser leur vie pour espérer sauver cette terre de liberté. Certainement, si elles en ont réellement reçu l’ordre, les forces kényanes, les forces de la Mission multinationale d'appui à la sécurité (MMAS), peuvent aider à pacifier le pays et rétablir l’autorité de l’État. La Police nationale d’Haïti elle-même pouvait et peut encore mener à bien un tel objectif. Mais combien de fois apprend-on qu’une mission de la police nationale en zone chaude (gangstérisée) a échoué à cause d’un informateur des gangs ou d’un ordre venant du haut état-major de cette police ! Le problème d’unité de commandement, plus largement, n’est pas innocent dans l’incapacité de la PHN à démanteler les gangs et assurer la paix publique.  

Bien entendu, il y a une question d’équipement aussi. Mais cela est secondaire. Il reste que les forces de la MMAS, avec des matériels plus importants en qualité et en quantité, sont capables de faire une différence notable. Encore faudrait-il qu’il y ait une réelle volonté de défaire les réseaux des gangs et non pas de l’enfumage visant à préparer le terrain pour des élections bidon, entre autres. 

Pour l’heure, le destin du pays ballote entre les appétits de manitous et de puissances qui, contexte géopolitique aidant, peuvent tout de même favoriser une certaine stabilité, provisoire. La vraie « stabilité » a pour condition l’émergence d’une autre élite politique. Une élite d’une autre « nature ». 


 Sortir du labyrinthe ou vers un État haïtien décolonisé et souverain

Il est évident que toute sortie de ce labyrinthe chaotique dans lequel s’empêtre Haïti nécessite un franc-parler et un dialogue intelligent avec la « communauté internationale ». Les États-Unis, par exemple, peuvent faire cesser l’afflux d’armes et munitions vers Haïti. Ils savaient le faire par le passé pour empêcher des coups d’État contre leur protégé sanguinaire Duvalier (père), en échange de la chasse aux communistes. Une cessation de l’alimentation des gangs en armes et surtout en munitions est une étape fondamentale dans le rétablissement de l’autorité de l’État sur tout le territoire national. En attendant ou en même temps, des percées vers les zones côtières occupées par les gangs et une surveillance accrue des frontières paraissent incontournables pour lutter efficacement contre ces bandes armées de mieux en mieux équipées. L’enjeu consiste dans la fermeture des canaux de distribution desdites armes et munitions. Mais c’est là aussi que le bât blesse, car c’est du « comment » de ces percées et surveillance qu’il est finalement question. 

C’est aussi la question de la souveraineté nationale qui se pose, elle-même inséparable de celle de la défense par les forces haïtiennes de leur propre territoire. Malheureusement, différentes sources d’intérêts, internes comme externes, convergent vers le même objectif de déstabilisation du pays. Pourtant, les agents du chaos parlent et agissent au nom de l’ordre et de la stabilité. On en revient aux réquisits de l’honnêteté, du patriotisme et du sens du sacrifice pour sauver le pays. Si l’on doit reconnaître que les ennemis sont puissants, on ne peut cependant nier le fait qu’ils se régalent de la malhonnêteté et de la corruption dans les postes de (haute) responsabilité – ainsi que le récent scandale de corruption le confirme au niveau de ce Conseil voyou de transition. Encore une fois, il faut que les personnes honnêtes et patriotes de ce pays investissent davantage les lieux du pouvoir. S’il reste encore ne serait-ce qu’un nom de pays à défendre, c’est grâce à la très infime présence de ces personnes. 

Par ailleurs, il y a une confusion à éviter absolument au sujet de la souveraineté et de l’intervention étrangère. L’incapacité d’Haïti à défendre son territoire sans l’aide de forces étrangères n’est pas seulement révélatrice d’un défaut de souveraineté. Elle traduit également une volonté impérialiste d’empêcher cette souveraineté. Toute l’histoire du peuple haïtien reflète cette volonté de punir l’insolence d’une bande de Nègres et de Négresses qui a osé mettre en échec le colonialisme. La double dette de l’indépendance haïtienne à l’égard de la France en dit long sur cette question. De même pour l’Occupation américaine qui, depuis 1915, fait des États-Unis l’autorité de nomination des voyous – à de rares exceptions près – au timon de l’État. Il peut être utile de rappeler que le prétexte hypocrite dont les néo-colons américains avaient besoin pour envahir le pays a été son instabilité socio-politique. Il est donc une tradition vieille de plus d’un siècle de fomenter le chaos pour justifier l’ingérence. C’est dire aussi que cette dernière, aujourd’hui, était prévisible. 

Cela étant, l’histoire du peuple haïtien est aussi celle d’une résistance douloureuse mais déterminée contre les appétits et la condescendance impérialistes. On peut espérer quelque chose qui ressemblerait à une deuxième Révolution, avec l’aide de toutes les forces progressistes « défenseuses » de la dignité humaine et de la souveraineté des peuples. Mais c’est le genre de mouvement de libération qui se forge dans la même mentalité décolonisée qu’elle doit faire advenir.

Par Jacques Renaud Stinfil

Doctorant en philosophie. Université de Montréal (UDEM)


 
 
 

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