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Mise au point sur la crise haïtienne et les défis actuels

Lors des dernières élections organisées en Haïti, en novembre 2016, Jovenel Moïse, “Nèg bannann nan” candidat choisi par l’ancien chef de l’Etat Joseph Michel Martelly a été élu président d'Haïti avec 55,67% des votes valides d’un très faible taux de participation que représentait 21% de la population en âge de voter, selon les résultats officiels du Conseil Électoral Provisoire (CEP). Ce taux de 21% de participation, reflète déjà un manque de légitimité populaire pour le président Jovenel Moïse, du Parti Haitien Tèt Kale (PHTK), qui selon Frédéric Thomas, chercheur en sciences politiques au Centre Tricontinental de Louvain-la-Neuve (Belgique), est une catastrophe pour Haïti (voir Le Nouvelliste du 29 nov. 2016). Quoi qu’il en soit, le 7 février 2017, Jovenel Moïse est investi comme 58ᵉᵐᵉ président de la République d'Haïti.


Il avait comme principal “projet”, la relance de l'agriculture qui, pour nous a été un véritable slogan au tour de la réunion “des hommes, la terre, le soleil, et les rivières pour pouvoir mettre à manger dans l'assiette du peuple, pour mettre de l'argent dans sa poche”. Ceci parce que, les données de l’Institut Haitien de Statistique et d'Informatique (IHSI) montrent que la production agricole du pays est en chute libre, depuis l’adoption des politiques néolibérales dans les années 1980 et 1990 par les dirigeants haïtiens en favorisant la consommation local à partir de l’importation au détriment de la production (biens et services) nationale.


Après son investiture à la magistrature suprême de l’État, Jovenel Moïse a fait le choix de Jack Guy Lafontant comme premier ministre qui a formé son gouvernement. Au début du mois de juillet 2018, le gouvernement Moïse-Lafontant avait annoncé la hausse des prix de l'essence de 38%, du gazole de 47% et du kérosène de 51%. Selon le gouvernement, la décision a été motivée par les “pertes enregistrées au niveau des recettes douanières et la nécessité de mettre fin à une subvention bénéfique aux plus riches”. En réaction, entre les 6 et 7 juillet 2018, les principales villes et routes du pays avaient été hérissées de barricades, pillages, incendies, paralysant toute activité, principalement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Mouvement connu sous le nom de Peyi lòk, mené par l'opposition radicale qui utilise la violence pour défendre ses intérêts personnels. Face à cette réaction, le gouvernement est revenu sur sa décision moins de 24 heures après son annonce, sans pour autant calmer la colère des manifestants.


Devant les revendications de la population haïtienne, le gouvernement de Jovenel Moïse a pris une allure dictatoriale marquée par différents massacres comme celui de La Saline, survenu du 13 novembre 2018, où 73 personnes ont été assassinées, dont sept à coups de hache ou de machettes. Cette carnage a été dénoncée par les organismes de droits humains comme le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Fondation Ayiti Je Klere (FJKL), Office de Protection du Citoyen (OPC), ainsi que par des organisations internationales responsabilisant directement l’ancien policier Jimmy Chérisier, alias «Barbecue», un allié du pouvoir à travers ses liens avec les gangs explique l’idée d'un “massacre d’Etat”.


Sous l’influence du mouvement dénommé: #Kote Kòb Petro Caribe a? porté par des jeunes et rattrapé par l'opposition radicale, le 17 octobre 2018, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province du pays pour exiger que la lumière soit faite sur l’utilisation des fonds PetroCaribe et pour demander le départ du président Jovenel Moïse. La colère de la population contre la vie chère et celle contre la corruption s'étaient rejointes, au sein de ce mouvement réclamant les comptes d'un montant de 4,5 milliards de dollars dilapidés, principalement sous le gouvernement de Michel Martelly (2011-2016).


Le 13 janvier 2020, marque le début de l'effondrement total de l’État haïtien quand le président Jovenel Moïse a déclaré que “ce lundi 13 janvier 2020, ramène la fin de la 50ᵉᵐᵉ législature. Nous constatons la caducité du Parlement et nous prenons acte de ce vide institutionnel occasionné par le départ de la chambre des députés et des 2/3 du Sénat”. Entre-temps, l’Art. 136 de la Constitution haïtienne de 1987, stipule que” le Président de la République, Chef de l’État, veille au respect et à l’exécution de la Constitution et à la stabilité des institutions. Il assure le bon fonctionnement régulier des Pouvoirs Publiques ainsi que la continuité de l’État”. Par son constat du caducité du Parlement en 2020, le président a violé la Constitution car, il aurait dû organiser les élections pour renouveler le Parlement conformément à l’article 136 de la Constitution.


Pour mieux assurer son pouvoir, ou dans sa dérive autoritaire, Jovenel Moïse a utilisé les services des gangs armés qui sont déployés, renforcés et même fédérés, en juin 2020, sur les propositions de la Commission Nationale de Désarmement, de Démantèlement et de Réinsertion (CNDDR). Les gangs ont été fédérés en de deux groupes sous les noms suivants: G-9 et G-Pep qui, selon certains organismes de Droits Humains comme RNDDH, le G-9, était proche du pouvoir de PHTK, et le G-Pep, proche de l’opposition radicale, ce que fait explosé l’insécurité avec des assassinats, enlèvements, viols et vols.


C’était dans cette spirale de violence et d’instabilité que dans la nuit du 7 juillet 2021, un commando pénétrait à l’intérieur de la résidence du président haïtien et l’exécutait de plusieurs balles. Le premier ministre a.i d’alors, Claude Joseph annonce la nouvelle à la population dans la matinée, décrivant les exécutants comme un groupe d’étrangers, s’exprimant en espagnol et en anglais, s’étant fait passer pour des agents de la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis. Ce qui résulte à l'effondrement total de l’État de droit et democratique en Haïti. Une fois que, le président Jovenel Moïse a été le dernier élu par le peuple, ainsi que le 1/3 du Sénat “Ti rès Sena a” dont, les mandats des sénateurs allaient prendre fin en janvier 2022. Malgré que nous étions en désaccord avec la dérive autoritaire de son gouvernement, comme nous faisons remarquer dans une note de presse en 2021, nous sommes révoltés et condamnons avec force l’assassinat du Chef de l’État haïtien.


Le 20 juillet 2021, après l’execution brutale de Jovenel Moise, Ariel Henry, premier minstre nommé un jour avant l’assassinat du président Moise apris les reines du pouvoir avec l’objectif d’organiser les élections pour le retablissement de l’orde democratique. Il a passé 32 mois à la tête du pays sans pouvoir négocier avec l'opposition pour organiser ces élections. Pour trouver un accord politique entre la classe politique haïtienne, il a fallu l’intervention de la Communauté caribéenne CARICOM, sous l’influence, principalement des États-Unis pour trouver un accord le 3 avril 2024. En même temps, les gangs sont devenus de plus en plus forts, riches, lourdement armés et autonomes. Ces caïds terrorisent la population en toute impunité, en organisant des massacres, enlèvements, viols, vols, incendies de maisons dans des quartiers de Delmas, Port-au-Prince, Carrefour, Cité Soleil, Tabarre, Croix-des-Bouquets etc... Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), les zones contrôlées directement ou sous l’influence des gangs représentent environ 80% du territoire de la région métropolitaine de Port-au-Prince où le déplacement interne s’élève à plus de 600.000 personnes.


L’accord du 3 avril a donné naissance au Conseil Présidentiel de Transition (CPT), mais, paradoxalement le texte n’est pas encore publié dans le Journal Officiel de la République, Le Moniteur pour qu’il puisse avoir une valeur juridique. Malgré cette anomalie, composé de 9 membres, le CPT investi et installé à tête du pays le 25 avril 2024, en se donnant comme missions: le rétablissement de la sécurité publique, l’organisation de la conférence nationale et de la réforme constitutionnelle, la réalisation des élections générales, démocratique, crédibles et participatives, la restauration de la justice, de l’État de droits et des droits fondamentaux des citoyens et le redressement institutionnel et économique.


Pour atteindre ses objectifs, comme fut le cas en 2004, sous l’influence des États-Unis, le CPT a choisi le Dr. Garry Conille comme premier ministre. Le 12 juin 2024, le gouvernement de Conille est investi et installé dans ses fonctions pour mener la transition jusqu’au mois de février 2026. Si on tient compte des objectifs fixés, il y a lieu de questionner si les 5 chantiers dans l’accord du 3 avril sont réalisables pendant cette période de transition. Considérant le rétablissement de la sécurité, comme la première mission pour entamer les autres chantiers, le gouvernement CPT-Conille semble compter sur la Mission multinationale armée sollicitée par Ariel Henry, autorisée en octobre 2023 par l’ONU, et qui devrait se déployer sous le leadership du Kenya.


Cependant, le rétablissement de la sécurité est la responsabilité de l’État haitien. On pense naturellement, en premier lieu, à l'action de la police, la justice et, en cas de besoin, les Forces Armées d'Haïti, étant donné que, selon certains spécialistes, le pays fait face à une guérilla urbaine. En ce sens, pourquoi la communauté internationale, principalement les États-Unis ne veulent pas renforcer les forces de sécurités haïtiennes au lieu de financer une nouvelle mission d'occupation d'Haïti, dont 2000 policiers kényans? Tandis que, 3.000 policiers haïtiens ont quitté Haïti dans le cadre du Programme Biden, il ne s’agit pas d'un paradoxe? Oswa se pa nan betiz yap passe nou?


Il nous semble que la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) a pour principale mission d’aider à établir un climat de paix apparent permettant d’organiser les élections afin de maintenir le statu quo. De quelque façon que cela soit, il faut rappeler, que les élections sont l’une des principales sources d’instabilité en Haïti, alors nous exhortons le gouvernement CPT-Conille a réaliser la Conférence Nationale et la Réforme Constitutionnelle avant l’organisation des élections qui doivent conduire au rétablissement de l’ordre democratique en 2026.


Enfin, nous observons avec attention, les premières mesures du gouvernement comme la composition du cabinet ministériel qui prend en compte la quota de 30% de la présence féminine, ainsi que la nomination de la ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l’assainissement des Institutions de l’Etat et de la lutte contre la corruption et de l’impunité. C’est une bonne idée, car les études de Leslie Péan (1990, 2005, 2006, 2007) montrent que les ressources financières qui devraient être investies dans des projets de développement d'Haïti sont souvent détournées. Nous espérons donc que ce gouvernement entamera le procès de PetroCaribe et, en même temps, nous doutons fortement qu’il remplisse les missions définies dans l’accord politique du 3 avril 2024.


Par Ismane Desrosiers, Doctorant en Géographie.

 
 
 

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