Au gré des gouvernants inadvertants : en hommage à la mémoire du président Jovenel Moïse

En Haïti, au cours des dernières années, nous observons une succession de catastrophes annoncées, de faillites planifiées, de défaites préméditées, d’excuses inexcusables et de morts évitables ... Ces mots ne suggèrent-ils pas d'emblée que la course à l’abîme dans laquelle le pays est plongé résulte de choix politiques prémédités, calculés et concertés? En hommage à la mémoire du président défunt Jovenel Moïse et au gré des gouvernants et gouvernantes - actuel.elle.s et futur.e.s, et face à la nécessité de rafraîchir la mémoire collective, j’approfondirai ici, en quelques lignes, la portée profonde de ces mots.
Élu 58e président de la République d’Haïti, en 2016, avec une très faible participation électorale, Jovenel Moïse a été lâchement assassiné dans sa résidence privée le 07 juillet 2021, sans qu’aucune résistance ait été opposée par les agents de sécurité pourtant chargés de le protéger. Ce 7 juillet 2026 marque ainsi le cinquième anniversaire de son assassinat - un sinistre quinquennat durant lequel le pays a basculé dans un vide absolu : sans président et sans le moindre représentant élu aux différents postes constitutionnels de l’État. Une situation aussi inédite qu'impensable.
Tout au long de son mandat, profondément marqué par des crises sociopolitiques et économiques, ses différentes prises de parole et ses prises de positions ont laissé transparaître une volonté - parfois jugée naïve - de ruptures et de changements. Tantôt ses propos traduisaient le ras-le-bol d’un chef d'État saturé par la cynique cruauté des puissants, tantôt ils révélaient un homme empêtré, trahi par ceux-là qui auraient dû l'aider. Sa loyauté à leur égard, hélas, ne pesait rien face à leurs intérêts! Dès lors, qu' aurait-il dû faire pour sauver sa peau? Se comporter en kanson fè? Se déplacer? S’exiler?
Quand il avait traduit quelques opposants en justice, essayé de créer l’agence nationale de renseignement et de changer la constitution et s’était proclamé Apre Dye, nombreux l’ont accusé de apranti diktatè. On aurait pu dire qu’il a essayé de se comporter en kason fè. Mais, hélas!
À mon avis, M. Moïse a manqué plusieurs occasions cruciales de se comporter en kanson fè et d'envoyer des signaux clairs prouvant que l’État qu’il dirigeait existait bel et bien. Deux de ces moments tragiques restent gravés dans les mémoires : le lâche assassinat de cinq policiers par le gang de Village-de-Dieu et l’exécution du bâtonnier de l'ordre des avocats de Port-au-Prince, Me Monferrier Dorval. Face à ces drames, il aurait dû restaurer l’autorité républicaine : d'une part, en récupérant manu militari les corps des policiers tués et en éradiquant définitivement ce gang, mobilisant pour cela toutes les forces restantes de l’État, coûte que coûte. D'autre part, il aurait dû déployer tout l’appareil judiciaire pour que justice soit rendue à Me Dorval. Hélas, le chef de l'État s’est montré totalement dépassé par les événements. Premièrement, il a préféré négocier avec le gang de Village-de-Dieu pour récupérer le matériel de police confisqué par les criminels. Deuxièmement, il n’a manifesté aucun intérêt réel pour que la lumière soit faite sur l'assassinat de Me Dorval et sur celui de nombreuses autres victimes. Sous sa présidence, l’État a ainsi renoncé à son fondement même : le monopole de la sécurité légitime.
Sous sa présidence, nous avons assisté à une véritable inversion des rôles : les institutions étatiques ont commencé à déserter l'espace public, laissant le champ libre aux bandes armées. La Primature, le Parlement, le Palais de justice, et même le Palais national - en somme, les sièges des trois pouvoirs de l'État - allaient rapidement tomber sous l'influence ou le contrôle direct des gangs criminels. Il se murmurait d'ailleurs qu'avant son assassinat, le président lui-même ne fréquentait presque plus le Palais national, craignant pour sa propre vie. Le constat devient implacable : si le chef de l'État, qui disposait pourtant de tout l'appareil sécuritaire de la puissance publique, ne se sentait plus en sécurité, quel sort était alors réservé à la masse citoyenne ?
De l'avis général, comme l’a écrit Jacques Chevallier dans son article L’État de droit au défi de l’état sécuritaire, la fonction première de l’État est de préserver l’existence même du corps social par l'instauration d’un ordre collectif, tout en assurant la protection des personnes et des biens contre les menaces de toute nature. Comme poursuit Chevalier dans son article, l’État apparaît ainsi comme le garant ultime de la survie et de l’intégration d’une société qui, sans son arbitrage, serait vouée au désordre, à l’éclatement et à la dissolution.
Vu sous cet angle, l’assassinat du président Jovenel Moïse était prévisible et évitable, car, l’État qu’il dirigeait avait totalement failli à sa fonction première: la sécurité. Ce drame était annoncé dans la mesure où le premier citoyen de la République constitue, de fait, le premier cible de l’insécurité c’est la raison pour laquelle il possède tout un cordon de sécurité. Mais quand le premier citoyen de la République s’est révélé incapable de garantir la bonne marche des instituition, y compris les plus sensibles, les instituitions pourtant chargées à le protéger, il se met alors en danger. Sous cette base, son assissinat s’était révélé prévisible, annoncé et évitable. En d’autre termes, la mémoire collective devrait retenir que le président n’était pas en mesure de se protéger même des menaces directes, ce qui aurait dû pousser ses agents de sécurité à livrer une opposition implacable contre les assaillants.
En tout cas, l’histoire retiendra qu’il a eu le courage de remobiliser l’armée. Bien que cette démarche ait été menée avec une certaine maladresse, il lui revient le mérite d’avoir été le président qui a su défier de grandes puissances - notamment les États-Unis - qui s'étaient catégoriquement opposées, durant de longtemps, à la renaissance de cette institution.
Mais, il s’avère donc problématique, voire farfelu, de le hisser au rang de héros national, encore moins de le comparer à Jean-Jacques Dessaline. Il convient de reconnaître qu’il demeure un chef d’État assassiné dans l’exercice de ses fonctions auxquelles il avait totalement failli. S’il a eu le mérite de vouloir initier quelques ruptures, son inexpérience administrative, son clan, ses mentors politiques et un certain amateurisme l’ont empêché de concrétiser ses ambitions ...
En tout cas, l’heure à la consciences et à la responsabilité sonne encore, mesdames et messieurs les gouvernants inadvertants. Tirez enfin les leçons de l’histoire avant que la destruction de notre société ne devienne votre legs indélébile.
Dieumettre JEAN,
Docteur en Études Littéraires.




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